Tribune

« L’incapacité à mobiliser devient un risque stratégique à part entière, directement corrélé à l’état du pacte social »

Par
Jean-François Furet-Coste
Général des corps aérien (2S) et Président de Solidarm

Alors que tout peut devenir arme, le social devient à son tour un champ stratégique.

L’arsenalisation contemporaine ne se limite plus aux champs militaire, technologique ou informationnel : elle s’étend désormais au champ social, où les fragilités collectives deviennent des vulnérabilités stratégiques.

La dégradation de la protection sociale nourrit défiance, fractures et démobilisation, offrant un terrain favorable aux stratégies de déstabilisation et d’influence, directes ou indirectes.

Dès lors, la protection sociale ne peut plus être pensée comme un simple amortisseur des crises, mais comme une infrastructure stratégique de cohésion, de résilience et, in fine, de capacité de défense.

Le concept d’« arsenalisation » s’est imposé récemment dans le champ stratégique pour décrire une mutation profonde des conflictualités contemporaines. Il traduit une réalité désormais bien identifiée par les stratèges : tout peut devenir une arme. Bien au-delà du champ militaire, cette logique envahit désormais l’ensemble de la société : le politique, l’économique, le numérique, l’informationnel… mais aussi, fort logiquement, l’humain.

L’arsenalisation brouille les frontières traditionnelles entre paix et guerre, entre civil et militaire, entre protections et vulnérabilités.

Le retour de la guerre de haute intensité en Europe depuis 2022 a accéléré cette dynamique. Le réarmement capacitaire, industriel et moral redessine les priorités publiques, tandis que les formes de conflictualité se diversifient et s’enchevêtrent : opérations militaires, pressions économiques, cyberattaques, instrumentalisation de l’information, stratégies d’influence. Dans cet environnement, tout objet, toute dépendance, toute fragilité peut acquérir une dimension stratégique. Une infrastructure civile, un flux énergétique, un standard technologique ou un récit médiatique peuvent suffire à contraindre, dissuader, révolter ou déstabiliser.

Les exemples sont nombreux et désormais bien documentés. L’un d’eux est, et c’est la raison de cet article, la dégradation progressive de dispositifs de protection collective d’accès aux soins particulièrement, mais aussi au logement ou aux prestations sociales. Celle-ci a nourri notre population nationale d’un fort sentiment d’abandon, de déclassement voire souvent de défiance vis-à-vis des institutions. Ce climat est bien évidemment un terrain favorable aux stratégies d’influence (au niveau national ou international), à la polarisation du débat public et à la diffusion de récits contestant la légitimité même de l’action publique.

En ce sens, la remise en cause ou l’instabilité des mécanismes de solidarité peut être analysée comme une forme d’arsenalisation indirecte : ce n’est pas une attaque frontale mais une pression diffuse, sur la durée, qui agit sur les ressorts sociaux et psychologiques de nos sociétés européennes. L’isolement, la fatigue psychique, la perte de confiance dans les institutions constituent autant de failles exploitables. Ces vulnérabilités peuvent devenir des leviers d’influence, de division ou de démobilisation collective.

Dans un tel contexte, la capacité de mobilisation nationale cesse d’être un acquis. L’incapacité à mobiliser devient un risque stratégique à part entière, directement corrélé à l’état du pacte social. Non pas par lâcheté ou indifférence, mais parce que le pacte implicite entre l’individu et la Nation est désormais perçu comme fragile ou inégalitaire ou pire encore, en voie de déliquescence. Un citoyen qui a le sentiment que la société ne le protège plus, ne le reconnaît plus ou ne tient plus ses promesses se pose la question du consentement au sacrifice ultime. Il ne va plus de soi.

La fragilisation de la protection sociale agit ici comme une faille. Elle affaiblit la cohésion du corps social, érode la confiance collective et crée des lignes de fractures exploitables par des acteurs ou des dynamiques cherchant à affaiblir les fondements de la république ou de la démocratie.

Autrement dit, le social devient un facteur crucial : il revêt une dimension stratégique qui doit donc être défendue comme telle.

Cette lecture invite à dépasser une vision strictement compassionnelle ou réparatrice de la protection sociale. Compenser les vulnérabilités n’est pas seulement un impératif moral ou un choix de politique publique : c’est un enjeu de résilience collective. Renforcer la stabilité des familles, soutenir les plus fragiles, prévenir les ruptures sociales, maintenir un socle de confiance et de cohésion contribue directement à réduire l’exposition d’une communauté aux nouvelles formes de conflictualité.

Et bien évidemment, l’essor fulgurant de l’intelligence artificielle transforme encore plus profondément l’environnement informationnel : nos espaces numériques sont saturés par des contenus artificiels, brouillant le vrai et le faux. Là encore, si elle est appréhendée comme un ressort de cohésion nationale, la protection sociale entendue comme un ensemble de mécanismes de sécurisation, d’accompagnement et de soutien participe indirectement à la robustesse cognitive des citoyens.

Ainsi se dessine une continuité inédite entre le champ de bataille, les infrastructures civiles, les plateformes numériques et le tissu social. L’arsenalisation de tout conduit à une forme de « guerre totale » diffuse, permanente, souvent invisible, mais aux effets profonds. Cette évolution redéfinit les rapports de force, fragilise nos repères traditionnels et impose de repenser nos défenses. Défenses militaires et technologiques, bien sûr, mais aussi et peut-être surtout défenses sociales.

Dans ce contexte, les acteurs de la protection sociale en général doivent être plus que des amortisseurs des crises. Intervenant résolument dans le champ de la prévention sociale, ils deviennent des contributeurs à la résilience nationale. En agissant sur les causes profondes de la fragilité, en empêchant les ruptures, en maintenant le lien et la cohésion, les structures de l’économie sociale et solidaire comme Solidarm que j’ai l’honneur de présider depuis 5 ans participent, à leur niveau, à la solidité du corps social et à la protection du collectif.

À l’heure où tout peut être instrumentalisé, la solidarité n’est plus seulement une motivation, un principe directeur ou une valeur, elle devient un enjeu stratégique. Une idée qui mérite, sans doute, d’être pleinement intégrée aux réflexions sur l’avenir de notre modèle de protection sociale.

A méditer.