Tribune

« À force d’être culpabilisé, rarement écouté, le citoyen finit par douter de sa légitimité. Il ne choisit plus ; il subit »

Par
Éric Chenut
Président de la Fédération National de la Mutualité Française

« Pour que les hommes, tant qu’ils sont des hommes, se laissent assujettir, il faut de deux choses l’une : ou qu’ils y soient contraints, ou qu’ils soient trompés. »
Discours de la servitude volontaire de Étienne de La Boétie

Qu’est-ce qu’être citoyen aujourd’hui ?

La démocratie est, par nature, fragile. Non parce qu’elle serait faible, mais parce qu’elle repose sur un équilibre vivant : le débat, la confrontation et le respect des points de vue, la construction collective. Elle n’est jamais acquise, jamais achevée.

Être citoyen, ce n’est donc pas seulement jouir de droits ou se conformer à des devoirs ; c’est contribuer de façon active à cet équilibre démocratique. C’est accepter d’interroger les décisions publiques, de les contester parfois, de les enrichir souvent, et surtout d’y prendre part. Or, à l’heure où le débat politique se réduit trop souvent à des débats clivants et donc stériles, où la parole publique devient un simple « élément de langage » la rendant inaudible, je m’interroge : quelle place reste-t-il réellement au citoyen dans une société qui semble de plus en plus lui échapper ?

Car le citoyen contemporain est trop fréquemment appréhendé sous deux angles réducteurs. D’un côté, il est défini comme contribuable, vertu cardinale du citoyen modèle. Il est ainsi sommé de participer financièrement, sans véritable association, aux choix collectifs qui engagent l’avenir. De l’autre, il est traité en consommateur infantilisé, immergé dans des logiques marchandes qui l’enferment dans des arbitrages individuels, souvent contradictoires avec l’intérêt général – qu’il s’agisse de l’accès aux droits sociaux ou des débats récents sur les modes de consommation mondialisés et numérisés.

Dans ces deux figures – le contribuable et le consommateur – le citoyen est privé de son rôle politique. On ne lui demande plus de comprendre, de délibérer, de décider. Pire encore, on l’infantilise : on lui évite la complexité, on entretient le déni collectif, puis on lui reproche ses choix – ou ses renoncements.

Cette mise à distance entraîne une conséquence majeure : elle finit par convaincre chacun de nous que nous n’avons plus prise sur rien. Peu à peu, on oublie que nous disposons d’un pouvoir d’agir, que la citoyenneté n’est pas un statut attribué mais une capacité que l’on exerce. À force d’être culpabilisé, rarement écouté, le citoyen finit par douter de sa légitimité. Il ne choisit plus ; il subit.

En se détournant de la délibération et de l’exercice de la démocratie, au moment d’ailleurs où on aurait le plus besoin de lui, c’est toute la démocratie qui s’affaiblit.

La santé, premier révélateur d’un citoyen mis à distance

Vous vous en doutez : pour illustrer ce déclassement progressif du citoyen, je commencerai par ce que je connais le mieux : notre modèle de protection sociale, et en particulier notre système de santé.

Combien de citoyens savent réellement pourquoi ils paient et à quoi, concrètement, ils contribuent ? Trop souvent, ces questions demeurent sans réponse claire. Et, lorsqu’une explication parvient à émerger, c’est presque toujours grâce à l’intermédiation : un professionnel de santé, un proche, un militant mutualiste, un bénévole qui, sur le terrain, réintroduit du sens.

Je regrette profondément que la santé soit devenue le miroir grossissant de cette mise à distance démocratique : chacun en a besoin, chacun s’y projette, chacun y investit et pourtant, chacun s’y sent de moins en moins acteur. La succession de réformes technocratiques, les tensions budgétaires, les injonctions contradictoires adressées aux professionnels comme aux usagers matérialisent un système où le citoyen n’est plus invité à participer.

Les récents débats autour du budget de la sécu en sont une illustration presque caricaturale. Une taxe pour les complémentaires santé adoptée sur le dos de l’assuré, un amendement sur les tarifs manifestement inconstitutionnel, et des millions de Français qui se retrouvent dans l’incompréhension la plus totale, ne sachant naturellement pas qui croire.

Ce que je vois et ce que je pressens, c’est un citoyen qui abandonne, un citoyen qui ne croit plus en la parole publique : c’est une désaffection démocratique.

La raréfaction des espaces de citoyenneté

Car cette désaffection démocratique ne naît pas seulement des décisions incomprises, elle s’enracine dans un phénomène plus profond et plus préoccupant : la raréfaction des espaces où la citoyenneté peut réellement s’exercer. Les lieux où l’on décide, où l’on délibère, où l’on agit ensemble deviennent l’exception. À force de réduire la citoyenneté à un geste – un vote, un paiement, une opinion ponctuelle – on finit par assécher ce qui la rend vivante : la participation, la discussion, la responsabilité. Cette raréfaction est souvent justifiée au nom d’une supposée efficacité. Mais ce « gain de temps » apparent coûte cher par la suite : dans l’incompréhension, dans la non acceptation des décisions, et parfois même dans l’incohérence ou l’inconstance de politiques qui n’ont pas été construites avec celles et ceux qu’elles concernent. Ce que l’on croit gagner en vitesse, on le perd en légitimité – et, à terme, en solidité démocratique.

Cette année, j’ai des craintes, car l’élection municipale, l’un des derniers espaces où la confiance tient encore, montre à son tour des signes de fragilisation. Elle est bousculée par la polarisation du débat public, par une pression sociale croissante sur les élus locaux, et par la difficulté d’exercer un mandat devenu exigeant, parfois ingrat. Beaucoup de maires le disent : ils sont en première ligne, souvent seuls, face à des attentes immenses et des moyens qui ne suivent plus.

Pourtant, la démocratie locale repose sur un principe simple et puissant : la proximité. Les décisions s’y voient, s’y vivent, s’y éprouvent. Un maire rend des comptes à celles et ceux qu’il croise chaque jour et la redevabilité y est concrète, presque palpable : une crèche qui ouvre, un centre de santé qui renaît, une place réaménagée. C’est la démocratie en actes, celle où l’on mesure immédiatement les effets du collectif. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si, selon plusieurs études du Cevipof ou de l’AMF, le maire reste un pilier de confiance et l’élu préféré des Français.

Heureusement, il y a encore de l’espoir et il existe encore des foyers de citoyenneté réelle. Dans le mouvement social, dans l’économie sociale et solidaire, dans les collectifs de quartier, des femmes et des hommes inventent des manières de continuer à faire société. On y débat et on construit des solutions tangibles : une maison de santé portée localement, des actions de proximité par une section mutualiste, des associations d’usagers qui organisent des transports pour se rendre à l’hôpital, des collectifs de riverains qui obtiennent l’ouverture d’une maison médicale de garde, ou une SCIC (société coopérative d’intérêt général) qui gère un lieu culturel. Là, la citoyenneté n’est pas un statut : c’est une pratique, une mise en commun, un pouvoir d’agir.

Et c’est bien là le cœur du problème.

La citoyenneté ne peut pas survivre lorsqu’on la cantonne à un bulletin de vote, aussi essentiel soit-il. Elle a besoin d’espace, de respiration, de confrontation des idées et non des opinions. Elle a besoin de lieux où le citoyen n’est pas un spectateur qu’on informe, mais un acteur qu’on écoute, qu’on implique, à qui l’on confie une part de la décision.

Décloisonner et ouvrir

Sortons des cercles fermés, des cénacles qui parlent de la société sans la convier. Rendre les institutions accessibles, c’est rompre avec l’entre-soi intellectuel et technocratique. Cela implique des décisions claires et intelligibles. Mais cela implique aussi des lieux, physiques comme numériques, où chacun peut comprendre à quoi il contribue, ce qu’il reçoit et comment il peut réellement peser.

Décloisonner, c’est surtout redonner de la responsabilité au citoyen, et montrer la confiance que nous plaçons en lui. Dans la santé, cela signifie associer usagers et professionnels à la conception des parcours, à l’évaluation des politiques, à la gouvernance des lieux de soins. Dans la protection sociale, cela signifie remettre l’adhérent au centre : non comme spectateur, mais comme copropriétaire d’un bien commun qui a voix au chapitre.

Nous sommes nombreux, dans la société civile organisée, à porter cette conviction. C’est d’ailleurs ce qui nous a conduits, il y a quelques semaines, à lancer une consultation citoyenne et de débat : les Etats Généraux de la Santé et de la Protection Sociale. Non pas pour faire un effet d’annonce, mais parce que nous savons que si nous – corps intermédiaires, mutuelles, associations de patients et d’usagers, fédérations, syndicats – ne recréons pas ces ponts, personne ne le fera à notre place. La responsabilité de réinventer le débat collectif nous appartient.

Mais ces ponts ne servent que si quelqu’un les traverse. Et être citoyen demande un effort : entrer dans les espaces de débat au lieu de rester en retrait, discuter sans disqualifier, écouter sans renoncer à ses convictions, chercher des compromis plutôt que des certitudes rapides.

Nous pouvons, collectivement, dépasser la culture du ressentiment et des colères entretenues. Choisir l’engagement plutôt que la passivité, la discussion plutôt que la suspicion, l’action collective plutôt que l’isolement. C’est à vous, c’est à nous de nous saisir de ces espaces, d’y porter nos voix et d’y construire du commun, dans ce qui fait à la fois la difficulté et la grandeur de la vie démocratique.

C’est en acceptant de nous hisser à la hauteur de nos responsabilités que nous pourrons, ensemble, offrir à la démocratie les conditions dont elle a besoin pour continuer à grandir.