Le CRAPS, en partenariat avec Eurogroup consulting, publie un ouvrage collectif intitulé « Sobriété en santé : une nécessité pour l’avenir ! », placé sous la présidence d’Agnès Firmin Le Bodo, députée de la Seine-Maritime et ancienne ministre de la Santé et de la Prévention.
Face au vieillissement de la population, à l’essor des maladies chroniques, aux tensions croissantes sur les ressources humaines et financières, ainsi qu’à l’urgence écologique, le système de santé se trouve à un moment charnière. Les transformations profondes qu’il traverse interrogent son organisation et les priorités collectives qui le structurent. Au cœur de cette réflexion, une question structurante mérite d’être posée : « Produisons-nous de la bonne santé, du bien-être ou produisons-nous avant tout des actes, des prescriptions, des examens, des organisations complexes et coûteuses, parfois sans bénéfice proportionné pour les patients et les populations ? ».
Face à ce constat, la sobriété, entendue non comme une contrainte, mais comme une condition de transformation durable du système de santé, s’impose. Fruit d’un an de travaux, cet ouvrage réunit 54 contributions d’acteurs : professionnels de santé, chercheurs, représentants d’usagers et industriels… Le diagnostic est sans ambiguïté, le modèle actuel fait face à un risque croissant d’insoutenabilité, appelant ainsi une refonte profonde de ses équilibres économiques et organisationnels.
Dans cette perspective, la sobriété constitue « un levier majeur pour préserver notre modèle de protection sociale, auquel nous sommes profondément attachés ». D’autant que « le modèle actuel, qui repose sur des dépenses et des cotisations toujours plus élevées, n’est pas soutenable dans la durée ». Cette trajectoire alimente des tensions entre les attentes des citoyens et les capacités du système. En effet, « dans un modèle d’abondance, la recherche de rationalisation se heurte à un mécontentement général des acteurs, du citoyen au professionnel de santé ».
Mais cette lecture de la sobriété, si elle est essentielle, ne saurait se limiter à une approche purement budgétaire. D’ailleurs, « la question de la sobriété en santé n’est pas née d’un débat budgétaire, ni d’une volonté de restreindre l’accès aux soins ». Elle renvoie à un enjeu plus large de soutenabilité globale, en intégrant pleinement la contrainte écologique et à « la question de savoir si notre manière de soigner aujourd’hui est compatible avec les limites des ressources du monde dans lequel nous vivons ». Une interrogation particulièrement prégnante dans le champ de la santé, où « l’un des secteurs chargés de protéger la vie contribue significativement et indirectement à la détériorer ».
Un changement de regard est donc décisif dans la mesure où il ne s’agit plus seulement de piloter des dépenses, mais bien de repenser le modèle dans son ensemble. Dans cette perspective, la sobriété ne doit pas être assimilée à une logique de restriction, puisqu’« il ne s’agit pas de restreindre, mais de mieux allouer, de mieux organiser, pour garantir la pérennité et l’équité de notre système ». Une telle transformation suppose alors de dépasser un modèle historiquement fondé sur l’augmentation continue des volumes d’activité. « La sobriété en santé, c’est d’abord affirmer la primauté de la pertinence et de la qualité sur la quantité dans les pratiques médicales et soignantes ». Elle conduit à revoir les modes de pilotage du système, encore largement structurés par des logiques d’activité, afin de mieux aligner les incitations avec les objectifs de qualité et d’efficience.
La performance doit donc être appréhendée autrement, « à l’impact réel pour le patient et la société de nos pratiques, et non au nombre d’actes réalisés ». Cette évolution devra se traduire concrètement dans les pratiques professionnelles pour « soigner juste, déprescrire lorsque c’est nécessaire, prévenir la chronicisation, agir de façon préventive ». Un enjeu d’autant plus central que « selon les travaux de l’Assurance maladie, on estime aujourd’hui que 20 à 30 % des actes médicaux présentent un caractère superflu ou inapproprié ».
Au-delà des pratiques, la sobriété en santé engage une redéfinition des finalités du système. Elle suppose de renforcer les politiques de prévention afin de limiter l’apparition et l’aggravation des pathologies et de réduire durablement les besoins de soins. Elle apparaît en outre comme « un moyen de préserver ce qui fait la valeur fondamentale de notre modèle sanitaire : la qualité du soin, l’équité d’accès, le sens du travail des professionnels et la capacité collective à faire face aux défis à venir ».
Cette transformation implique également de faire des choix collectifs sur les priorités du système, dans un contexte de ressources contraintes. En effet, une évolution ne peut être pensée de manière descendante : « la sobriété en santé ne se décrète pas, elle se construit collectivement, à partir du terrain, de la clinique, des organisations et de l’expérience des citoyens ». Enfin, cette transformation passera par une évolution profonde des organisations, encore trop fragmentées, qui contribuent à des inefficiences structurelles et à des phénomènes de surconsommation. À l’inverse, le développement de la coopération interprofessionnelle, de la délégation de tâches et de la coordination des parcours constitue un levier majeur d’amélioration de l’efficience et de libération du temps soignant.
Malgré les contraintes identifiées, les transformations sont à l’œuvre. « Les acteurs sont déjà en action pour inventer un modèle de santé plus sobre et plus durable ». L’enjeu est désormais de franchir un cap pour structurer ces initiatives, les inscrire dans une stratégie cohérente et leur donner une portée systémique. Il s’agit de construire un cadre d’action à la hauteur des défis, en conciliant soutenabilité économique, exigences sanitaires et responsabilité écologique. À ce titre, « nul doute que la sobriété en santé s’imposera, dans les mois et les années à venir, comme un enjeu central de notre réflexion et de notre action collective ».
