Tribune

Par Dr Franck Devulder,
Président de la Confédération des syndicats médicaux français
« La santé populationnelle ne se décrète pas : elle se construit au contact des patients, dans les territoires, et avec ceux qui soignent, qu’ils soient hospitaliers ou libéraux. »
La santé populationnelle s’impose progressivement comme un cadre de transformation de notre système de santé. Face à la progression des maladies chroniques, au vieillissement de la population et aux inégalités d’accès aux soins, elle propose de dépasser une approche centrée sur le soin pour passer à une approche en parcours permettant d’intégrer la prévention, le suivi et les déterminants de santé.
Cette évolution est non seulement légitime, mais nécessaire.
Pour autant, elle ne pourra produire ses effets que si elle s’appuie sur une réalité essentielle : la santé se construit d’abord dans les territoires, au plus près des patients, à travers des parcours de soins concrets et incarnés.
Le principal risque, aujourd’hui, serait de faire de la santé populationnelle une approche essentiellement descendante, centrée sur les outils, les organisations ou les modèles théoriques, sans partir suffisamment des pratiques réelles, et encore trop souvent structurée autour d’une vision hospitalo-centrée de l’offre de soins.
Notre système reste marqué par une forte segmentation des acteurs, des dispositifs multiples et parfois peu lisibles, ainsi qu’une difficulté persistante à articuler les niveaux national et territorial.
Par ailleurs, les professionnels de santé sont confrontés à une accumulation de missions nouvelles – prévention, coordination, suivi des patients complexes – sans que les conditions d’exercice et les modèles de valorisation aient pleinement évolué en parallèle.
Réussir la santé populationnelle suppose avant tout de s’appuyer sur les forces existantes du système, en particulier sur les acteurs de proximité.
Le médecin libéral, par sa présence sur l’ensemble du territoire, sa connaissance des patients et sa capacité à assurer la continuité des soins, constitue un point d’appui naturel pour structurer des approches populationnelles concrètes et efficaces. Son rôle dans l’organisation des parcours et dans la coordination avec les autres professionnels doit être pleinement reconnu et renforcé.
Dans cette perspective, les organisations territoriales (CPTS, équipes de soins spécialisées, dispositifs d’accès aux soins) représentent des leviers pertinents, à condition qu’elles restent au service des professionnels et des patients, avec des objectifs clairs et des modalités simples.
La question des outils est également déterminante. Le développement de systèmes d’information interopérables, centrés sur les usages et réellement utiles au pilotage des parcours, est une condition indispensable de réussite.
Enfin, l’évolution des modèles de financement doit accompagner cette transformation. Valoriser la prévention, la coordination et le suivi au long cours est essentiel pour aligner les objectifs du système avec les pratiques attendues.
La santé populationnelle représente une opportunité majeure de refondation de notre système de santé.
Mais elle ne tiendra ses promesses qu’à une condition : ne pas devenir un concept hors-sol.
Elle devra s’ancrer dans les territoires, s’appuyer sur la réalité des parcours et faire confiance à ceux qui soignent.
Car, en définitive, la santé d’une population ne se pilote pas uniquement par des organisations ou des outils : elle se construit chaque jour, dans la relation entre un patient et son médecin.
