Tribune

Par
Anne-Claire Tyssandier,
Directrice des affaires publiques et gouvernementales de Philips France
Face à l’un des plus grands défis de santé publique en France que représente le cancer, la radiologie interventionnelle (RI) représente une avancée thérapeutique incontournable. Pourtant, malgré son potentiel, son déploiement reste insuffisant, largement freiné par une absence de volonté politique.
Dans la lutte contre le cancer, chaque minute compte.
L’accès rapide et équitable à l’imagerie médicale est un maillon essentiel du parcours des patients. Elle joue un rôle déterminant dès les premières étapes, en permettant une détection précoce, notamment des cancers féminins tels que le cancer du sein ou des ovaires, où un diagnostic anticipé peut radicalement changer le pronostic.
Même si des progrès ont été constatés ces dernières années, notamment avec le décret n° 2022-1237 du 16 septembre 2022 relatif aux conditions d’implantation des équipements matériels lourds d’imagerie et de l’activité de soins de radiologie interventionnelle (RI) qui a permis à la France de rattraper son retard sur l’accès à l’imagerie, les délais d’attente sont encore trop longs et compliqués dans certains territoires français. Ces délais sont autant de retards dans la prise en charge, avec des conséquences parfois graves pour les patientes et patients concernés.
La radiologie interventionnelle, des bénéfices cliniques reconnus…
Fondamentale dans le suivi thérapeutique et l’évaluation de l’efficacité des traitements, évitant ainsi des actes invasifs inutiles, la radiologie interventionnelle regroupe tous les actes médicaux réalisés sous guidage d’imagerie (fluoroscopie, échographie, scanner, IRM), à visée diagnostique ou thérapeutique. Ces techniques permettent, dans de nombreux cas, d’éviter des chirurgies lourdes, de réduire les hospitalisations et d’améliorer significativement la qualité de vie des patients.
La radiologie interventionnelle apporte ainsi un bénéfice net pour le patient et est une source d’économies incontestable pour le système de santé. Les bénéfices patients ont été quantifiés par la Haute Autorité de santé. Nous rappelons quelques chiffres clés :
– diminution des hospitalisations de 70 % et des réhospitalisations de 65 % ;
– augmentation du retour au travail de +60% ;
– diminution de la consommation de médicaments de 45 %.
Le professeur Jean-Michel Bartoli, chef du service de radiologie à l’hôpital de la Timone à Marseille, et président de la Fédération de radiologie interventionnelle (FRI), a montré que les coûts de destruction de tumeurs hépatiques par la chirurgie pouvaient être jusqu’à 4 fois supérieurs à ceux générés par la radiologie interventionnelle1.
Des centres comme Gustave-Roussy et le Centre Léon Bérard mais aussi plusieurs des CHU utilisent la RI pour des traitements tels que la chimioembolisation, la radioembolisation ou la thermoablation, qui offrent par exemple une efficacité comparable à la chirurgie pour certaines tumeurs hépatiques non résécables.
Loin d’opposer les deux pratiques, nous plaidons pour que les autorités encouragent la collaboration entre chirurgiens, oncologues et radiologues interventionnels pour définir des parcours de soins intégrés, centrés sur la sécurité et la qualité des soins pour les patients. Nous devons passer dans une véritable logique de parcours patient à l’échelle d’un territoire et ne plus raisonner en « chapelle ».
À efficacité clinique équivalente et pour des coûts inférieurs, la radiologie interventionnelle doit être encouragée.
Des freins à la prise en charge et des inégalités territoriales persistantes
La prise en charge des cancers via la radiologie interventionnelle (RI) est structurante, notamment dans les CHU ou encore au sein des Centres de lutte contre le cancer, qui structurent la recherche translationnelle en oncologie, évaluent l’efficacité, la sécurité et le rapport coût-efficacité des techniques de RI participant aux essais cliniques et à l’évaluation de nouvelles indications thérapeutiques.
Très peu d’actes interventionnels sont inscrits dans la nomenclature CCAM, ce qui limite leur tarification et entrave leur stabilité financière. Enfin, des inégalités territoriales subsistent : les plateformes de RI sont principalement localisées dans les CHU ou les centres de lutte contre le cancer, laissant des zones entières isolées d’un accès à ces techniques avancées.
Pour dépasser ces blocages, plusieurs leviers doivent être actionnés. Il est impératif d’assurer le financement pérenne des actes de RI, via une reconnaissance complète dans la CCAM. Il faut également encourager une meilleure articulation entre les acteurs médicaux — radiologues, oncologues, chirurgiens — en systématisant leur participation aux réunions de concertation pluridisciplinaire (RCP).
Conclusion : Urgence à déployer un grand plan structurant visant à faire de la RI un pilier majeur de la prise en charge des cancers, tant sur le volet préventif, diagnostic que curatif, à horizon 2030.
À efficacité clinique équivalente et à coût inférieur à celui de la chirurgie, la radiologie interventionnelle doit être pleinement valorisée. Sans un plan national ambitieux visant à déployer cette spécialité sur l’ensemble du territoire, elle risque de demeurer une niche technique, malgré son potentiel. Il est temps que les décideurs s’engagent concrètement : en donnant à la RI la place qu’elle mérite dans les parcours de soins régionaux, en garantissant son financement et en soutenant activement sa formation et son innovation.
Nous pouvons aller encore plus loin, l’intelligence artificielle est en train de bouleverser notre système de soins, parce que la RI a depuis longtemps inclus l’innovation au cœur de sa transformation, elle présente un temps d’avance. Ces avancées permettent d’améliorer la précision des gestes, notamment grâce à la fusion d’images multimodales et à l’aide à la décision en temps réel avec la trajectoire pré et per procédure. Toutefois, leur adoption reste freinée par des enjeux économiques et des questions d’investissement industriel encore mal résolues.
La RI s’inscrit pleinement dans le virage ambulatoire, en réduisant les durées d’hospitalisation et en limitant les complications postopératoires, elle offre une réponse adaptée aux enjeux de vieillissement de la population et de chronicisation des pathologies, tout en améliorant la qualité de vie des patients.
En 2030, la radiologie interventionnelle devra être l’un des piliers d’une médecine personnalisée, prédictive, accessible et efficiente. Aller vers des traitements moins invasifs, plus ciblés et moins coûteux est une nécessité tant pour les patients que pour la soutenabilité du système, et pour demain, aux côtés d’autres spécialités, détecter les cancers avant même qu’ils ne soient formés.
Sources :
