Tribune

Par
Jérémy Pereira et Antoine Vaidis,
Directeur Stratégie et de l’Offre et Chef de projet offre et services chez Mercer France
En 2024, encore 430 000 nouveaux cancers ont été diagnostiqués, souvent à un stade déjà avancé. Ils sont la première cause de mortalité en France, et responsables de près d’un décès sur trois. Au crédit des pouvoirs publics, la désignation régulière de la lutte contre le cancer comme Grande Cause Nationale a permis une forte visibilité médiatique et des relais de campagnes d’information comme Octobre Rose. Mais à leur débit, ces interventions ne rencontrent pas un succès massif puisque seules 47 % des femmes éligibles participent au dépistage du cancer du sein organisé par la Sécurité sociale, inférieur de 8 points à la moyenne de l’OCDE et de 23 points à l’objectif européen de participation au dépistage. Surtout, nombre de cancers parmi les plus meurtriers, poumon ou pancréas, restent dans l’ombre de l’écho médiatique. Difficulté de dépistage à un stade précoce, raccourcis trompeurs de l’esprit, et sous-estimation du risque en sont parmi les principales causes.
Ces observations n’ont pas uniquement des conséquences sur les plans humain ou sanitaire : le coût financier des cancers est considérable pour les pouvoirs publics et pour les entreprises. Chaque année, on estime à 22,5 milliards d’euros les sommes consacrées à leur prise en charge par l’Assurance maladie, soit 12 % de ses dépenses totales. Nous observons que les arrêts pour cause de cancer sont croissants, et représentent désormais 8 % des arrêts totaux. Le profil le plus souvent rencontré de salarié-patient est une femme dans 69 % des cas, quinquagénaire dans 45 % des situations. Parmi l’ensemble des arrêts constatés, ceux dus à un cancer sont parmi les plus longs, avec en moyenne 10 mois d’inactivité professionnelle. Pendant cette période, l’employeur doit assumer non seulement des coûts salariaux, de turnover, mais aussi une perte de productivité des équipes avant un retour le plus souvent progressif du salarié en convalescence, soit un coût total d’environ quatre fois celui d’un salarié en bonne santé. Un management des risques d’arrêts longs doit donc emporter une stratégie de prévention et d’accompagnement des maladies graves, en particulier des cancers. Cela nécessite une approche ciblée, adaptée à la démographie de l’entreprise et à la densité médicale de son territoire.
L’assurance maladie est et doit rester hégémonique sur la définition des priorités de santé nationale. La stratégie de Mercer est de s’en faire l’écho au sein de plans d’action adaptés aux problématiques spécifiques rencontrées par les entreprises et de leurs salariés. Pour illustrer cette démarche, nous avons réalisé une étude sur notre portefeuille fin 2023, visant à positionner les secteurs à partir de la fréquence de visite chez une sage-femme ou un gynécologue, professions habilitées à réaliser un examen clinique mammaire en vue de dépister un éventuel cancer du sein. Les résultats permettent d’identifier quatre grandes catégories de secteurs, auxquels des réponses spécifiques doivent être proposées.

Les entreprises des centres d’appels, de l’hébergement et de la restauration ou du commerce emploient davantage d’assurées suivant peu les recommandations de dépistage, alors même qu’elles bénéficient d’un bon accès aux soins. Ce constat appelle des actions de sensibilisation à l’image de conférences menées par des médecins ou des sage-femmes pour illustrer les bénéfices d’un suivi régulier et préventif.
À l’inverse, nos clients du secteur médico-social ou de la propreté/sécurité suivent peu les recommandations de dépistage et souffrent d’un mauvais accès aux soins. L’objectif est alors de leur permettre de prendre davantage rendez-vous avec des professionnels de santé. Parmi le panel de solutions à disposition pour rapprocher les soins des salariés qui en ont besoin :
– Mise en place d’une journée de congé dédiée au dépistage des cancers pour faciliter matériellement l’accès à des rendez-vous avec des spécialistes.
– Promotion du deuxième avis médical pour prendre la décision de santé la plus éclairée.
– Des actions ciblées, dont des dispositifs d’autopalpation pour identifier rapidement un cancer du sein.
Cette étude met ainsi en exergue la diversité des comportements des assurées vis-à-vis du dépistage du cancer du sein et souligne l’importance de comprendre les écosystèmes afin de déployer des solutions appropriées.
Le rôle de relais des pouvoirs publics s’inscrit aussi dans la communication et la promotion des délégations de mission médicale, notamment au profit des sages-femmes. Leurs compétences maintenant élargies, cette profession peut désormais assurer des consultations de prévention et de suivi gynécologique, réaliser un examen clinique des seins et orienter vers un radiologue si besoin. Nos données montrent par ailleurs que les sages-femmes permettent de lever deux des principaux freins dans l’accès à un suivi gynécologique grâce à des délais d’attente de quelques jours contre souvent plusieurs semaines pour un gynécologue et un reste à charge beaucoup plus réduit. Aujourd’hui, 19 % des consultations de santé féminine sont réalisées chez une sage-femme : le travail de promotion de la profession reste entier.
Au-delà de ces éléments déterminants socioprofessionnels, il convient enfin de s’appuyer sur les travaux de la DITP (2023) afin d’optimiser les résultats escomptés des campagnes de dépistage du cancer. Pour cela :
– Personnaliser autant que possible les communications. On s’adressera donc au destinataire par son prénom, inclura, lorsque le cadre juridique le permet, son adresse et/ou sa situation professionnelle.
– Cibler le message pour qu’il corresponde aux risques auxquels est véritablement exposé le salarié. Inclure un jeune homme dans une campagne de prévention du cancer du sein revient à réduire les chances qu’il se saisisse d’une prochaine campagne.
– Mettre en avant la simplicité et la rapidité de la démarche préconisée, en l’occurrence la facilité de réduire les risques de développer un cancer via des dépistages réguliers, souvent entièrement pris en charge.
Ainsi, il convient de s’adresser directement aux assurés pour rappeler régulièrement l’ensemble des services dont ils bénéficient, les recommandations de santé au regard de leur sexe, âge et historique médical et des cas d’usage de leurs services dans leurs contextes particuliers. Dans ce but, le recueil du consentement doit s’accompagner du choix par l’assuré du canal le plus pertinent pour être sûr d’intégrer ces conseils dans son parcours de soins.
Complémentaires de campagnes de dépistage et au service du maintien dans l’emploi, ces initiatives transforment la prévention en avantage opérationnel concret pour l’employeur et ses collaborateurs. Loin d’être une contrainte pour les entreprises, le dépistage devient alors un outil de performance durable.
