TRIBUNE
Mai 68 n’en marqua pas moins le commencement de la fin des Trente Glorieuses…

Liêm Hoang-Ngoc

Maître de conférences à l’Université de Paris 1 Ancien Député Européen

Les accords de Grenelle marquent la fin de la grève générale de mai 1968. Ce protocole d’accord non signé fut rédigé entre les 25 et 27 mai en présence du gouvernement dirigé par Georges Pompidou et les représentants des cinq centrales syndicales représentatives de l’époque. Il incluait une hausse du salaire minimum de 35 %, une hausse générale des salaires de 10% (7% en juin, 3% en octobre), des dispositions incitant à réduire la durée effective du travail à 40 heures et fixant la durée maximale à 48 heures, le paiement partiel des journées de grève, la création de la section syndicale d’entreprise, la baisse du ticket modérateur de 30% à 25%, la revalorisation des allocations familiales et du minimum vieillesse.

Ce conflit social est le point culminant d’un rapport de force devenu favorable au salariat depuis l’édification du compromis social de 1945.

Celui-ci avait mûri au sein du Conseil National de la Résistance (CNR), puis fût mis en œuvre à la Libération sous l’impulsion de la fraction de la bourgeoisie engagée aux côtés du général De Gaulle, du Parti communiste et les syndicats. Il accoucha de la variante hexagonale du Fordisme, le Capitalisme Monopoliste d’Etat et des nombreux « îlots de socialisme » formant le modèle social français : les conventions collectives, la sécurité sociale gérée par les syndicats, la planification indicative, le contrôle par l’état des entreprises stratégiques, la nationalisation du système bancaire, les services publics.

Outre les revendications salariales, se trouvaient au cœur de la contestation sociale de 1968 la remise en cause des conditions de travail et la montée de questionnements sur le sens de l’engagement des salariés dans l’entreprise. L’un des piliers du compromis fordiste, le taylorisme, était sur la sellette. Au cœur de ce compromis, les travailleurs acceptaient jusqu’alors que l’organisation du travail et de la production resta sous prérogative patronale. Ceci était facilité, dans le cas français, par le fait que la puissance publique, dépositaire de l’intérêt général, soit dépositaire de cette prérogative dans les grandes entreprises stratégiques. En contrepartie, les syndicats obtenaient des concessions sur le contrôle de la protection sociale obligatoire et dans la négociation salariale. Or la mise en cause du taylorisme en tant que tel posait directement la question du pouvoir économique dans l’entreprise, nœud de la lutte des classes et, par voie de conséquence, rendait possible une politisation du conflit, voire d’une mise en cause du régime de droits de propriété. C’est pourquoi l’autogestion et du socialisme furent les thèmes prégnants de mai 68 et que la jonction avec un monde estudiantin, alors imprégné de Marxisme, se fit si naturellement.

Pour les salariés, Mai 68 symbolisait la volonté de dépasser le modèle fordiste, voire de le rejeter pour ses dérives productivistes. Dans le fond de l’air qui s’installa, il était devenu possible de  « changer la vie ». Ce que consacra en 1981 le programme du candidat François Mitterrand à la présidence de la République, dont les volets économique et social s’inscrivirent néanmoins en continuité avec ceux du programme du CNR.

Mai 68 n’en marqua pas moins le commencement de la fin des Trente Glorieuses. 

Forts d’un rapport de force leur ayant permis d’obtenir de fortes hausses des salaires, les syndicats obtinrent tout au long de la décennie 1970 des augmentations importantes. Lorsqu’intervint le choc pétrolier, induisant une explosion de l’inflation importée, ils obtinrent non seulement l’indexation des salaires sur les prix, mais aussi des augmentations supérieures aux gains de productivité. Alors qu’elle s’était stabilisée au cours des Trente Glorieuses autour de la norme 70-30 (70% pour les salaires, 30% pour es profits), la répartition  brute de la valeur ajoutée se déplaça en défaveur des profits. Les entreprises réagirent en augmentant les prix pour préserver leurs marges, en vain. 

L’accumulation du capital ralentit fortement (65% des profits nets étant, à l’époque, consacrés à l’investissement). La stagflation s’installa : l’inflation par les coûts, amplifiée par le choc pétrolier, galopa, le chômage de masse fit son apparition. La politique économique menée en 1982 fut toutefois loin d’être la catastrophe souvent racontée. Hormis le déséquilibre extérieur lié à un environnement international récessif et à la facture pétrolière, la consommation, l’investissement et l’emploi étaient dynamiques. La poursuite de cette politique nécessitait une sortie du Système Monétaire Européen. Elle fut abandonnée lors du tournant de la rigueur de 1983, en raison du choix d’arrimer le franc au mark.

De cette époque, se propagea l’idée selon laquelle l’économie française souffrirait d’une crise de l’offre que des « réformes structurelles » du modèle hérité de la Libération permettraient de surmonter. Les politiques de l’offre se déployèrent donc progressivement. La déréglementation financière et les privatisations ont, depuis, reconfiguré la géographie du capital des entreprises cotées, les politiques d’abaissement du coût du travail se sont généralisées, la fiscalité est devenue moins progressive. Les réformes du modèle social ont veillé à maîtriser le périmètre de la protection sociale obligatoire pour éviter d’alourdir les cotisations sociales, remplacée par la CSG pour le financement des dépenses à caractère universel. La part des profits dans la valeur ajoutée se redressa rapidement, de plus de sept points entre 1983 et 1998 pour se stabiliser à un niveau élevé. Malgré la crise de 2008, le taux de marge atteint désormais quasiment son pic historique (32%). Et pourtant, l’économie souffre toujours d’une panne d’investissements. Il faut dire que désormais, 85% des profits nets sont consacrés au versement de dividendes alors qu’ils étaient aux deux tiers  orientés vers l’investissement trente ans auparavant.

En 2018, la loi de finance a allégé la fiscalité sur les revenus du capital et supprimé toute taxation de la détention valeurs mobilières. Le CICE sera pérennisé sous forme de baisse de cotisations sociales. Ces mesures vont amplifier la tendance décrite, tandis que les ordonnances sur le code du travail, inversant la hiérarchie des normes, vont affaiblir le pouvoir de négociation des salariés. Parmi les projets rendus publics, la réforme des retraites, substituant au régime actuel un régime par point, complété d’un régime par capitalisation, aura raison d’un des piliers du modèle social de 1945. Enfin, après l’extinction progressive du statut des personnels des entreprises publiques ouvertes à la concurrence, une évolution du statut de la fonction publique est d’ores et déjà évoquée dans le rapport CAP 22.

A ces nombreux égards, en attendant l’émergence d’un nouveau modèle social, 2018 ressemble à un mai 68 à l’envers.