Tribune

« Un plateau technique dispersé, peu sollicité ou sous-spécialisé, compromet l’atteinte des standards de qualité les plus élevés »

Par
Stéphane Pardoux
Directeur général de l’Anap

Le cancer reste un défi majeur pour notre système de santé avec plus de 430 000 nouveaux cas chaque année et des besoins croissants, liés notamment au vieillissement de la population et aux progrès thérapeutiques qui le transforment peu à peu en pathologie chronique. À l’horizon 2030, les avancées médicales et technologiques ouvriront des perspectives nouvelles pour prévenir, diagnostiquer, traiter et accompagner la maladie. Mais pour que chacun en bénéficie, partout sur le territoire, notre système de soins doit relever un double défi : concentrer les ressources de haute technicité tout en assurant une présence diagnostique et thérapeutique en proximité.

La nécessaire concentration des plateaux techniques dans le traitement efficace du cancer

Concentrer les plateaux techniques n’est pas un choix idéologique, mais une réponse à l’exigence de qualité, de sécurité et d’efficacité des soins. La chirurgie oncologique requiert des compétences hautement spécialisées, une organisation rigoureuse et des conditions de pratique assurant un seuil minimal d’activité. Ce sont les prérequis à une prise en charge optimale documentée par la littérature scientifique. Plusieurs pays européens se sont ainsi engagés dans une restructuration de leur offre de soins à partir de données liées à la qualité des soins, comme les Pays-Bas avec son Registre de la qualité des soins cancérologiques1. En Allemagne aussi, l’un des arguments clés de la nouvelle réforme hospitalière est la nécessité de concentrer l’offre de soins en cancérologie dans des centres certifiés2.

À l’heure où la chirurgie robotique et l’intelligence artificielle s’imposent progressivement dans les blocs opératoires, la concentration devient un véritable levier d’excellence. Elle permet d’investir dans la recherche et les technologies de pointe, de maintenir une pratique régulière qui nourrit l’expertise, et de garantir la présence de tous les professionnels de santé requis au même endroit. À l’inverse, un plateau technique dispersé, peu sollicité ou sous-spécialisé, compromet l’atteinte des standards de qualité les plus élevés.

Mais concentrer ne signifie pas éloigner. C’est tout l’enjeu des années à venir : organiser l’accès aux soins de telle sorte qu’un patient, où qu’il vive, puisse bénéficier de cette technicité dans des délais raisonnables, sans rupture de parcours. Pour ce faire, il est impératif d’encourager des formes nouvelles de présence sanitaire sur le territoire avec des parcours de soins coordonnés alliant technicité centralisée et prise en charge des soins en proximité.

Selon cette logique, les plateaux pharmacotechniques peuvent centraliser les préparations de chimiothérapies pour d’autres sites, autorisés ou associés. Les traitements sont alors adressés prêts à être administrés pour une offre qualitative et de proximité de chimiothérapie injectable en hôpital de jour. Cette centralisation spécialisée, qui favorise les investissements de haute technicité tels que la robotisation, concourt à la performance pharmaco-économique au service de l’efficience médicale dans un maillage territorial. De la même façon, la filière de soins en imagerie, souvent point d’annonce du diagnostic, appelle à une évolution. Au-delà des enjeux d’accès aux équipements médicaux lourds, la filière a besoin d’une organisation territoriale plus structurée, d’une stratification plus lisible, car elle intervient à toutes les étapes du parcours en cancérologie, en diagnostic comme en thérapeutique, du dépistage en amont à la surveillance post-rémission en aval, avec un impact significatif sur la qualité de la prise en charge des patients.

Une présence diagnostique et thérapeutique en proximité au profit de la fluidité et de l’humanité des parcours

Face à une filière durablement sous tension accompagnée d’un hôpital de jour sursollicité et à l’arrivée de thérapies innovantes, la réponse doit être plurielle pour mettre sur pied une organisation capable d’absorber tout à la fois les patients chroniques et les nouveaux malades.

Cette évolution passe d’abord par une organisation plus intégrée des parcours, reposant sur des coopérations formalisées entre hôpitaux de référence, établissements de proximité, médecins de ville, acteurs médico-sociaux et associatifs. Les Communautés professionnelles territoriales de santé, les plateformes territoriales d’appui, les filières cancers, les réseaux d’expertise et les différentes spécialités doivent être pleinement mobilisés et articulés. Le recours aux nouvelles technologies, avec les centres de télésurveillance et les unités de soins virtuels, doit également faire partie de la solution pour des soins plus mobiles, une prise en charge plus personnalisée et proche de la vie du patient.

Aussi, le développement d’une offre de proximité en oncologie médicale est requis : unités délocalisées de chimiothérapie, soins oncologiques de support accessibles localement, ou encore déploiement massif de l’hospitalisation à domicile (HAD). En effet, face à l’explosion du nombre de cancers et aux mutations de la maladie, l’HAD doit devenir la norme pour une part croissante des traitements systémiques du cancer (TMSC). Elle constitue une réponse globale sur l’ensemble du parcours de soins, que ce soit au stade curatif avec les chimiothérapies réalisées au domicile, ou, si besoin, dans la mise en œuvre d’un accompagnement palliatif permettant le maintien chez soi dans la dignité. Elle est aussi un atout pour la soutenabilité de notre système. En optimisant la durée des séjours et en structurant des filières territoriales au sein des GHT, elle allège la charge pesant sur les hôpitaux. Elle génère également des économies, qu’il s’agisse des coûts du transport sanitaire ou de la rémunération forfaitaire versée aux établissements autorisés aux TMSC lorsqu’ils adressent un patient vers l’HAD.

Le défi n’est donc plus seulement de soigner un cancer, mais d’accompagner un patient dans toutes les dimensions de son parcours. En 2030, cette approche intégrée de la cancérologie n’est plus une ambition, mais une attente de patients toujours plus informés et exigeants qui aspirent tout autant à l’excellence technique qu’à une bonne qualité de vie. Il est ainsi de notre responsabilité de bâtir cet équilibre entre concentration et proximité dès maintenant et dans le temps long, dans un contexte de tension durable sur notre système de soins.

Sources :

1. NKR: onmisbaar voor effectieve kankerbestrijding

2. Fragen und Antworten zur Krankenhausreform | BMG