Tribune

La réponse ne viendra pas d’une course au volume de soins, mais d’un recentrage sur la qualité, l’équité et la soutenabilité

Par
Yann Bubien, Directeur général de l’ARS Provence-Alpes-Côte d’Azur et Président du Graph
Et Pr Samir Henni, Directeur général des hôpitaux universitaires de Strasbourg

Marqué par des tensions budgétaires, des ressources humaines qui se rarifient, une exigence croissante de qualité et une attente forte de la part des usagers, le système de santé est à la croisée des chemins. Parce qu’elle permet d’éviter les actes inutiles ou délétères, de maîtriser les dépenses de santé ou encore de garantir une prise en charge fondée sur les données acquises de la science, la pertinence des soins s’impose comme un levier stratégique incontournable. Elle doit être le fondement de l’évolution d’un système de santé conscient de ses limites humaines et économiques, qui s’appuie sur les principes de qualité, d’efficience, d’équité et d’humanité.

La pertinence : une affaire de parcours, d’actes et de prescriptions

La pertinence des parcours de soins

Une prise en charge pertinente repose d’abord et avant tout sur la cohérence du parcours de soins suivi par le patient. Prenons l’exemple de la périnatalité : la France affiche l’un des taux de mortalité périnatale les plus élevés d’Europe, se classant au 21e rang sur 28 pays. Or, plusieurs facteurs de risque pour la santé de l’enfant peuvent être réduits en améliorant l’organisation du parcours (par exemple en améliorant le recours aux sages-femmes à J10 post-accouchement sur certains territoires), parfois même la simple connaissance des acteurs et dispositifs locaux, ou en intégrant l’expérience des femmes et des parents dans les actions du parcours périnatalité. En Provence- Alpes-Côte d’Azur, l’IRAPS l’a ciblé comme un parcours prioritaire à renforcer, en parallèle de la stratégie des 1 000 premiers jours et de la charte du nouveau-né hospitalisé.

La pertinence des actes

La pertinence des actes est au coeur de la performance clinique et économique. Elle interroge notre capacité à mobiliser les ressources là où elles apportent une réelle valeur ajoutée pour le patient. Or, les données montrent des écarts préoccupants. Prenons un exemple parmi d’autres : +29 % d’amygdalectomies depuis 2019, alors que les indications n’ont pas évolué. Cette inflation interroge : pourquoi une activité stable en théorie connaît-elle une telle croissance ? Les hypothèses sont connues : pratiques locales, attentes des familles, incitations financières… Mais au-delà des causes, ce constat révèle un enjeu fondamental : sans régulation, la dynamique des actes échappe à la logique médicale. Ce décalage illustre la nécessité d’outils de pilotage fondés sur la pertinence, capables de réintroduire la rationalité clinique dans la décision et de sécuriser l’allocation des ressources.

La pertinence des prescriptions

L’imagerie médicale illustre parfaitement les enjeux de pertinence. Une proportion importante des examens réalisés pour des pathologies courantes, comme les lombalgies non compliquées ou les douleurs articulaires, ne répond pas aux recommandations. Ces pratiques représentent non seulement un coût considérable pour l’Assurance maladie et donc pour la collectivité, mais aussi une consommation de ressources rares : temps de manipulateurs-radio, disponibilité des radiologues, créneaux d’IRM ou de scanner. Pendant que ces examens sont réalisés sans réelle valeur ajoutée, des patients attendent une imagerie urgente pour des pathologies vitales, comme l’AVC ou l’AIT, pour lesquelles les recommandations imposent une prise en charge immédiate pour orienter la thrombolyse ou la thrombectomie. La pertinence n’est donc pas une option : elle conditionne l’accès aux soins critiques et la capacité du système à répondre aux urgences.

L’IA et la prévention en santé, premiers leviers de la pertinence

Développer l’IA en santé

L’intelligence artificielle en santé montre déjà, au quotidien, qu’elle peut être un levier d’aide au diagnostic, à la décision clinique ou à la personnalisation des traitements, au plus proche des besoins réels des patients. Pour les patients, l’IA pourra bientôt leur permettre d’avoir accès à des contenus de prévention adaptés à leur âge, à leur mode de vie ou à leurs antécédents, sur la seule exploitation par une IA de leurs données présentes dans « Mon espace santé ». À terme, le patient pourrait ainsi bénéficier d’un chatbot capable de lui recommander des actions de soins ou de prévention à initier ou de détecter des éventuelles ruptures dans son parcours de soins. L’IA n’est pas simplement une révolution technologique, mais une transformation civilisationnelle dans laquelle nous sommes d’ores et déjà tous entraînés.

Renforcer le virage préventif

La pertinence ne se joue pas uniquement au moment de prescrire ou d’opérer : elle commence bien avant, dans la capacité à éviter l’apparition des pathologies. Chaque acte évité grâce à une stratégie de prévention efficace est un acte pertinent par essence. Vaccination, dépistage, éducation à la santé, lutte contre les facteurs de risque : ces leviers réduisent la demande de soins curatifs et, par ricochet, la consommation d’actes à faible valeur ajoutée. La Haute Autorité de santé en a fait une priorité dans son projet stratégique 2025- 2030 : placer la prévention au coeur des parcours pour améliorer la qualité, maîtriser les coûts et renforcer la soutenabilité du système. Investir dans la prévention, c’est investir dans la pertinence : moins de maladies évitables, moins d’examens inutiles, plus de ressources pour les situations où elles sont réellement nécessaires.

Une exigence éthique, scientifique et économique à ériger en priorité

Le système de santé traverse une période de transformation profonde. La réponse ne viendra pas d’une course au volume de soins, mais d’un recentrage sur la qualité, l’équité et la soutenabilité.

Des parcours fluides, pour éviter les ruptures et les redondances. Des actes justifiés, pour garantir la valeur clinique et scientifique. Des prescriptions raisonnées, pour libérer des ressources là où elles sont vitales.

Les leviers sont à portée de main : l’IA pour éclairer la décision, l’éco-conception pour réduire l’empreinte carbone, la prévention pour anticiper plutôt que réparer. Mais au coeur de cette transformation, une idée simple : demain, la performance du système de santé se mesurera à l’impact réel pour le patient et la société de nos pratiques, et non au nombre d’actes réalisés. La boussole sera le patient et le moyen le plus efficace pour ne pas se tromper !