Tribune

Les dispositifs doivent aller vers nous : horaires élargis, structures mobiles, dépistages organisés dans nos lieux de travail ou à proximité immédiate

Par
Mélanie Ordines,
Présidente du SNAO

Elle a 40 ans, cette année. Trois enfants. Quinze ans de carrière en libéral. Elle est une femme, une mère, une professionnelle de santé. Elle coche toutes les cases des facteurs de risque. Et pourtant, elle n’a pas le temps d’avoir peur.

Elle a pris la pilule pendant presque vingt ans, allaité, perdu 20 kilos, repris 10. Son sommeil est haché, jamais vraiment réparateur. Elle se lève en sursaut, téléphone à la main, déjà stressée par le planning qui l’attend : préparer les enfants, courir entre la crèche et l’école, puis enchaîner sans pause avec les patients.

Son cabinet devient son second foyer : elle prend soin, elle écoute, elle dépiste, elle rédige. Elle rassure, elle conseille, elle prend le relais quand les autres soignants manquent. Mais, à aucun moment, elle ne s’écoute, elle. Pas le temps pour un verre d’eau, encore moins pour une pause déjeuner. Alors, elle compense avec un excès de café. Et parfois, un verre de vin le soir. Parfois deux.

Elle termine sa journée avec une lessive, un dossier à finaliser, des devoirs à superviser. 22 h 30 : elle répond aux derniers mails. Minuit : elle s’endort épuisée, en oubliant une fois de plus de prendre rendez-vous pour cette mammographie qu’elle reporte depuis trois mois.

Elle dépiste tous les jours, à tous les âges, réprimande ses patients quand ils ne s’écoutent pas, quand ils ne font pas les tests et qu’ils ne prennent pas soin de leur santé. Et elle ne fait pas les siens.

Comment en sommes-nous arrivées là ?

Les études le montrent :

Ce que disent les chiffres…

– Les cancers : en France, on estime à 433 000 nouveaux cas de cancer en 2023, dont 57 % chez les hommes et 43 % chez les femmes ;

– Cancer du sein : 61 214 nouveaux cas en 2023, 12 757 décès en 2022, âge médian au diagnostic : 64 ans, survie à 5 ans à 88 % ;

– Les soignantes libérales restent largement invisibilisées dans les politiques de prévention, alors qu’elles représentent l’écrasante majorité de nombreuses professions paramédicales ;

– Par exemple, 87 % des infirmiers sont des femmes, mais seulement 18 % exercent en libéral ou en mixte, souvent dans des conditions de travail précaires et isolées ;

– Travail et hygiène de vie : 84 % des professionnels de santé libéraux déclarent travailler plus de 35h semaine ;

– Renoncement aux soins : près de 50 % des femmes déclarent avoir renoncé à un soin au cours de l’année, souvent par manque de temps ou de disponibilité, pas seulement pour des raisons financières.

Et nous, soignantes ? On sait. On connaît les chiffres. Mais on s’oublie.

Soigner les autres n’implique pas de se sacrifier.

Il ne s’agit pas d’un aveu de faiblesse, mais d’un appel à la clairvoyance et au sens du devoir. Car si nous ne nous mobilisons pas, qui prendra soin de celles qui consacrent leur vie à soigner les autres ?

Nous avons besoin d’espaces de prévention pensés pour nous, les soignantes.

Des lieux identifiés et accessibles, où nous pourrions bénéficier de bilans réguliers sans attendre des mois, sans devoir annuler un patient ou sacrifier du temps familial. Ces espaces devraient être conçus comme des temps protégés, inscrits dans nos droits professionnels, à l’image de la médecine du travail pour les salariés.

Nous avons besoin de campagnes de dépistage adaptées à nos contraintes, à nos horaires, à nos vies.

Parce que nos journées commencent tôt et finissent tard, parce que nos week-ends sont souvent consacrés à rattraper les tâches que nous laissons de côté, il est irréaliste de nous demander de « trouver un créneau ». Les dispositifs doivent aller vers nous : horaires élargis, structures mobiles, dépistages organisés dans nos lieux de travail ou à proximité immédiate.

Nous avons besoin d’un système de santé qui ne considère plus le soin comme un sacrifice personnel.

Être soignante ne doit pas signifier s’oublier, ni vivre avec la culpabilité de prendre une heure pour soi. La prévention ne doit pas être perçue comme un privilège, mais comme une condition d’exercice durable et de qualité des soins.

Nous avons besoin d’une formation qui intègre enfin la santé… de celles et ceux qui soignent.

Il faut inscrire le « prendre soin de soi » dès les études, pour que les futures générations de soignants grandissent avec la conscience que leur propre santé est aussi précieuse que celle de leurs patients. Cela passe par des modules dédiés, mais aussi par des temps de sensibilisation réguliers au cours de la carrière.

Et surtout, nous avons besoin d’un environnement bienveillant.

Un cadre professionnel et institutionnel où dire « je vais mal » n’est pas un aveu de faiblesse, mais un signe de lucidité. Où l’on puisse demander de l’aide sans craindre le jugement, l’isolement ou la stigmatisation.

Prendre soin de soi n’est pas un luxe. C’est une nécessité vitale. Pour nous. Pour nos familles. Pour nos patients. Car un système de santé qui laisse ses soignants s’épuiser et s’abîmer ne peut pas tenir ses promesses de qualité et d’humanité.