Tribune

Par Yaël Thomas,
Étudiant en médecine et ancien Président de l’Association Nationale des Étudiants en Médecine de France
L’urgence occupe une place si importante dans notre système de santé qu’elle en est devenue la matrice intellectuelle, politique et organisationnelle. Les services d’urgence ne sont plus ce pour quoi ils ont été créés, mais la porte d’entrée d’un système organisé dans son entièreté autour d’eux. Au-delà de la « crise des urgences », cette transformation profonde invite à critiquer notre façon de penser le système de santé, et même l’action publique en général. Les services d’urgence ne sont plus de l’urgence, mais le symptôme de l’urgence permanente du reste.
Année après année, les « plans d’urgence » s’annoncent, se médiatisent, se succèdent – parfois même réclamés par les acteurs et militants. Urgence en santé mentale, – urgence de la prévention, urgence climatique, urgence budgétaire, urgence militaire, urgence technologique, et même urgence à réformer. L’urgence ne décrit plus une situation : elle la produit.
Pour autant, qui peut prétendre qu’un « plan d’urgence » ait répondu à l’impératif qu’il invoquait, en santé ou ailleurs ? Bien au contraire, les « plans d’urgence » se succèdent sans que les crises ne cessent d’être qualifiées comme telles. L’urgence utilisée par le pouvoir apaise momentanément, suscite l’espoir d’un changement, mais n’aboutit qu’à la reproduction des mêmes schémas et des mêmes déceptions. L’urgence devient une perte de temps. Quant à l’urgence mobilisée par les acteurs de terrain ou les militants, elle ne produit plus d’effet : elle se heurte à une saturation collective. Le mot ne mobilise plus, il anesthésie.
Parce qu’elle s’impose comme un présupposé légitime, et qu’elle impose une réaction immédiate, l’urgence nous empêche de nous interroger : et si le problème n’était plus l’urgence elle-même, mais la place prépondérante qu’elle occupe dans nos représentations ? Que perdons-nous à penser systématiquement l’action publique à partir d’elle ? Et qu’ouvre-t-on comme possibilités si l’on tente de s’en extraire ?
L’urgence, par les affects qu’elle mobilise – peur, anxiété, insécurité – autorise et légitime insidieusement des normes sans les remettre en cause. Elle valorise la parole de l’expert, du « sachant » et permet l’instauration de cadres coercitifs, limite les contre-pouvoirs, et évince tout débat éclairé et citoyen (Foucault, 1975). Elle opère comme un régime d’exception permanent (Agamben, 2003).
Sortir de l’urgence, ce n’est pas nier les tensions, les contraintes ou rêver une abondance idyllique. C’est refuser qu’elle soit le seul cadre conceptuel autorisé pour penser. C’est rendre à la santé la possibilité d’être autre chose qu’un domaine géré selon la rareté, la peur et la contrainte. Or, l’urgence ne laisse place qu’à la gestion de la contrainte. Elle court-circuite la délibération, impose des réponses immédiates, prive les acteurs du temps nécessaire à la réflexion et évince
subtilement la possibilité de faire autrement. Elle nous éloigne d’une réflexion profonde, éthique et citoyenne. Son raisonnement est celui de l’efficacité sous pression, jamais de l’objectif à atteindre. Elle impose de se questionner sur « ce qu’il faut prioriser » plutôt que de réfléchir à « comment construire un système qui évite – ou a minima réduit – le besoin de priorisation » (Ouvrard, 2025).
La sobriété en santé, pensée dans son ambition réelle, ne peut émerger que dans cet espace de liberté retrouvée. Penser la sobriété, ce n’est pas renoncer, restreindre ou rationner : c’est orienter l’action vers un objectif souhaitable plutôt que vers une efficacité imposée par la pénurie. C’est accepter la construction du temps long en donnant la main aux soignants, aux usagers, aux citoyens sur leur avenir. C’est remplacer les arbitrages entre urgences concurrentes par la définition d’objectifs communs.
Cette perspective politique n’est pas naïve, elle constitue au contraire l’opportunité d’une repolitisation de la santé, et plus globalement de l’action publique (Pollaert, 2025). Si le cadre de l’urgence ne fait que renforcer les difficultés qu’il prétend résoudre, il exige une autre méthode. Cette dernière peut offrir le cadre propice à ce que chacun appelle de ses voeux : redonner le pouvoir d’agir.
Sortir de l’urgence n’est ni une naïveté ni un luxe. C’est une condition pour que notre système de santé cesse de subir et recommence à agir. C’est la possibilité d’aborder les enjeux humains, économiques, environnementaux et organisationnels autrement que sous la pression de l’immédiat. C’est accepter de faire un pas de côté pour réinscrire la santé dans le temps long, dans la responsabilité collective et dans la recherche du sens.
La sobriété n’est pas une réponse à l’urgence, elle est ce qui nous permet de nous en libérer. Elle ne cherche pas plus « que pouvons-nous faire dans l’urgence ? », mais « que voulons-nous vraiment construire ? ».
Bibliographie :
Agamben, G. État d’exception. Éditions du Seuil. 2003.
Foucault, M. Surveiller et punir : Naissance de la prison. Éditions Gallimard. 1975.
Le Merrer, N., et Pollaert, M. Urgence. Éditions CNRS. 2025.
Ouvrard, P. Politique et éthique de la « crise des urgences », entre maltraitance systématique et dépossession. Urgence. Éditions CNRS. 2025.
Pollaert, M. Critiques de l’urgence et revendications démocratiques. Urgence. Éditions CNRS. 2025. à gérer la crise, mais à devenir un vecteur d’alternative du présent. Elle invite à passer d’un raisonnement sous contrainte à un raisonnement orienté par la visée : non
