Tribune

Les vieilles recettes artisanales des coordinations poussives, lentes, peu efficaces, désarticulées et silotées ne suffiront pas à être au rendez-vous des mutations rapides

Par
Dr Nicolas Leblanc,
Directeur médical de livi et Président du syndicat national des médecins de santé publique

Le cancer demeure l’un des principaux enjeux de santé publique en Europe et en France. Selon les dernières estimations du Global Burden of Disease publiées par The Lancet en septembre 2025, 18,5 millions de nouveaux cas et 10,4 millions de décès ont été recensés dans le monde en 2023. À l’horizon 2050, ces chiffres pourraient s’élever respectivement à 30,5 millions et 18,6 millions, conséquence directe du vieillissement et de la croissance démographique. Si les taux de mortalité ajustés sur l’âge tendent à reculer en Europe, le nombre absolu de patients progresse rapidement, exerçant une pression considérable sur les systèmes de soins. La France illustre ce paradoxe : une incidence élevée, une mortalité en recul, mais une demande croissante de prises en charge spécialisées et complexes.

La morbi-mortalité se distribue principalement sur quelques organes. Le sein, le poumon et le colorectal figurent parmi les cancers les plus fréquents, tandis que le poumon reste la première cause de décès. Près de 42 % des décès sont attribuables à des facteurs évitables : tabac, alimentation déséquilibrée, alcool, surpoids, pollution et expositions professionnelles. La prévention apparaît ainsi comme le levier le plus efficace, mais elle se heurte à une réalité persistante : celle des inégalités sociales de santé. En effet, les populations les plus défavorisées cumulent une exposition accrue aux risques et un retard dans l’accès au diagnostic, entraînant une surmortalité évitable. Le principe d’universalisme proportionné, qui combine approche globale et attention particulière aux plus vulnérables, doit s’imposer comme fil conducteur des politiques publiques.

Ces données s’inscrivent dans la transition épidémiologique et démographique que connaissent nos sociétés depuis longtemps. Les maladies infectieuses reculent, tandis que les maladies chroniques et dégénératives dominent en termes de mortalité. L’espérance de vie sans incapacité s’améliore, mais les écarts entre groupes sociaux restent importants : plus de treize ans séparent encore l’espérance de vie des hommes les plus riches et des plus pauvres. Dans le champ du cancer, ces fractures se traduisent par des disparités d’incidence, de recours au dépistage et d’accès aux traitements innovants.

Relever ces défis repose sur plusieurs leviers, dont l’innovation qui peut jouer un rôle décisif. La stratégie décennale de l’INCa (2021-2030) a placé le numérique et les données de santé au cœur de la lutte contre les cancers. L’intelligence artificielle appliquée à l’imagerie, à l’anatomopathologie digitale ou à la stratification pronostique transforme déjà la détection et la personnalisation des prises en charge. La télésurveillance, désormais remboursée en droit commun, a prouvé sa valeur clinique et organisationnelle. Le suivi numérique des symptômes réduit les hospitalisations et améliore la survie. Ces évolutions s’ajoutent à l’intégration croissante du Dossier communicant de cancérologie, du Dossier médical partagé et de plateformes qui fluidifient les parcours et accélèrent la recherche. Enfin, les outils digitaux et les organisations de soins développés par les plateformes de téléconsultations comme Livi optimisent les possibles en termes de prévention individualisée et plus largement en termes d’accès à des prises en charge.

Mais l’innovation ne suffit pas si elle n’est pas accompagnée d’une transformation organisationnelle. En effet, l’offre de soins reste fragmentée entre ville et hôpital, cloisonnée entre professions et parfois insuffisamment graduée. L’arrivée massive de nouvelles thérapeutiques – immunothérapies, thérapies cellulaires, biologie moléculaire, chirurgie robotisée – impose de revoir la gouvernance des parcours et de renforcer la coordination des acteurs. La cancérologie devient le terrain d’une digitalisation maîtrisée des soins, où la donnée et les outils numériques permettent d’articuler accessibilité des soins, expertise médicale, proximité territoriale, évaluation et recherche.

Reste la question centrale de la soutenabilité économique. En France, la dépense courante de santé atteignait 11,5 % du PIB en 2023 à hauteur de 325,1 milliards. En 2024, la stabilité en pourcentage du PIB laisse apparaître une augmentation en valeur à 333 milliards. Le vieillissement et l’innovation médicale accroîtront mécaniquement ces dépenses. Le dilemme est clair : comment financer l’accès aux innovations tout en préservant l’équité et la viabilité du système ? Cela exige des arbitrages et une gouvernance capable d’intégrer ces dimensions dans chaque décision, le tout avec le souci constant de l’efficience. Cela exige aussi que tous les acteurs concernés coopèrent, c’est-à-dire qu’ils agissent de concert sur le terrain pour atteindre cet objectif. Les vieilles recettes artisanales des coordinations poussives, lentes, peu efficaces, désarticulées et silotées ne suffiront pas à être au rendez-vous des mutations rapides qui se déroulent sous nos yeux ici et ailleurs.

En définitive, la prise en charge du cancer concentre les tensions et les promesses de nos systèmes de santé. Il met en évidence les inégalités persistantes, l’explosion des besoins et la complexité croissante des prises en charge. Mais il ouvre aussi la voie à une transformation profonde. L’innovation technologique, si elle est intégrée avec cohérence et équité, offre la possibilité de soulager en tout point la pression qui pèse sur les systèmes de soins. L’IA, la télésurveillance, la digitalisation des parcours ou encore les plateformes de données constituent des outils déjà disponibles, capables de renforcer l’intégration des filières, de coordonner les acteurs et de garantir aux patients un accès plus rapide et plus équitable aux soins. Ce potentiel est à portée de main. Il convient donc d’accélérer pour un modèle d’une médecine plus efficace et mieux adaptée aux défis qui se présentent à nous, aujourd’hui, à l’heure où les difficultés d’accès aux soins primaires posent aussi la question éthique de la perte de chance.

Bibliographie :

Global Burden of Disease Cancer Collaboration. Global, regional, and national burden of cancer, 1990-2023, forecasts 2050. The Lancet. 2025.

Institut national du cancer (INCa). Stratégie décennale de lutte contre les cancers 2021-2030. Boulogne-Billancourt : INCa. 2021.

Basch E, Deal AM, Kris MG, Scher HI, Hudis CA, Sabbatini P, et al. Symptom Monitoring With Patient-Reported Outcomes During Routine Cancer Treatment: A Randomized Controlled Trial. Journal of Clinical Oncology. 2016;34(6):557-565.

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