Tribune

Face à deux substances cancérogènes avérées dès la première dose, pourquoi tolérer une consommation « raisonnable » d’alcool, quand aucune dose de tabac n’est jugée acceptable ?

Par
Raphaël Canonne,
Jeune délégué français au G20 Youth Summit (Y20), Institut Open Diplomacy

« L’alcool est cancérogène, dès le premier verre. » Cette affirmation, souvent reçue avec incrédulité, est pourtant une certitude scientifique1. Dès 1988, le Centre international de recherche sur le cancer (CIRC) classe l’alcool comme cancérogène avéré. Pourtant, près d’un Français sur deux ne considère pas l’alcool comme une cause de cancer2.

Le mécanisme physiopathologique est bien connu : l’éthanol, une fois métabolisé, se transforme en acétaldéhyde, une molécule génotoxique qui favorise les mutations cellulaires. Ce processus commun à toutes les boissons alcoolisées peut être à l’origine de nombreux cancers (oropharynx, larynx, œsophage, foie, colon, rectum, sein3, pancréas4). Et alors que le risque augmente avec la dose d’alcool ingérée, l’Organisation mondiale de la Santé (OMS) rappelle clairement qu’il n’existe pas de seuil de consommation sans danger5. Autrement dit, bière, vin ou spiritueux partagent le même risque quelle que soit la quantité consommée : augmenter la probabilité de développer un cancer, même à faible dose.

En France, le bilan humain est lourd : 28 000 nouveaux cas de cancer et 16 000 décès annuels. L’alcool est ainsi la deuxième cause évitable de mortalité par cancer, juste derrière le tabac6. Tandis qu’à l’échelle mondiale, l’alcool et les 200 maladies qu’il peut causer sont à l’origine de 2,6 millions de décès par an7.

Pourtant, face à ces données, la réponse des politiques publiques françaises reste paradoxalement timorée.

Alors que le tabac fait l’objet d’une stratégie d’« éradication » à l’horizon 2030, l’alcool continue d’être abordé sous l’angle de la consommation avec « modération » chez la majorité de la population8. Ainsi, l’Institut national du cancer (INCa) recommande jusqu’à dix verres maximum par semaine pour les consommateurs, expliquant que ces repères sont présentés comme un « moindre risque » établi selon un ratio « risque/plaisir », et non comme des repères en dessous desquels le risque de cancer est nul9.

Cette approche entretient pourtant une ambiguïté : face à deux substances cancérogènes avérées dès la première dose, pourquoi tolérer une consommation « raisonnable » d’alcool, quand aucune dose de tabac n’est jugée acceptable ?

Certaines pistes de réponses pour expliquer cette timidité considèrent trois angles complémentaires :

Politique. Les producteurs d’alcool disposent d’un fort relais au sein des institutions. Groupe d’études « vigne, vin et œnologie » au Parlement, ministres proches du secteur : l’influence des lobbies freine toute réforme ambitieuse depuis de nombreuses années10, 11. Leur communication a même su imposer le slogan « à consommer avec modération » qui laisse penser à tort que seul l’excès serait dangereux12 ;

Culturel. Le vin et les autres alcools restent associés au patrimoine et aux rituels sociaux français. Là où la cigarette est passée en quelques décennies d’icône glamour à produit de plus en plus stigmatisé, l’alcool conserve une image positive auprès du grand public. Pourtant, un changement culturel comparable serait possible et souhaitable ;

Économique. La croyance selon laquelle l’alcool compenserait, par ses recettes fiscales, les coûts qu’il engendre reste tenace. Or, plusieurs rapports montrent un contraste saisissant : plus de 100 milliards d’euros de dépenses sociétales liées à l’alcool (hospitalisations, cancers, accidents, perte de productivité…) pour seulement 4 milliards de recettes fiscales annuelles. L’alcool coûte infiniment plus qu’il ne rapporte à l’État13.

Pourtant, plusieurs pays européens montrent qu’une politique ambitieuse est possible ! L’Irlande a instauré en 2022 un prix minimum par unité d’alcool14. La Lituanie a relevé l’âge légal d’achat à 20 ans, interdit la publicité et restreint les horaires de vente15. Les pays nordiques, eux, maintiennent un monopole d’État sur la distribution d’alcool16. Ces mesures ambitieuses ont démontré leur efficacité en réduisant la consommation et l’incidence des cancers dans les pays concernés.

Ainsi, pour espérer réduire significativement ses cancers évitables liés à l’alcool, la France devra franchir un cap. Pour ce faire, cinq mesures phares sont régulièrement recommandées :

Réformer la fiscalité : aligner la taxation de tous les alcools sur leur teneur réelle en alcool pur, en particulier pour le vin aujourd’hui fortement consommé et sous-taxé17 ;

Introduire un prix minimum par unité d’alcool, afin de limiter l’accès aux boissons les moins chères et les plus nocives18 ;

Renforcer l’information : rendre obligatoire un étiquetage clair et visible sur toutes les bouteilles (« l’alcool provoque le cancer »), à l’instar des paquets de cigarettes19 ;

Mettre fin à la publicité et au marketing pour l’alcool, y compris sur Internet et dans les transports en commun20 ;

Lancer un Plan national ambitieux, visant non plus seulement la « modération », mais la réduction massive de la consommation de l’ensemble de la population, avec un horizon comparable à celui fixé pour le tabac21.

Il est grand temps d’opérer un véritable changement de paradigme. L’alcool ne peut plus être considéré comme une simple boisson festive : c’est un cancérogène majeur, dont la dangerosité doit être pleinement reconnue et prise en compte dans nos politiques de santé publique.

Sources :

1. World Health Organization : WHO. No level of alcohol consumption is safe for our health. 4 janvier 2023.

2. Institut national du cancer et Santé publique France. Baromètre Alcool et cancer. 2015.

3. Cancer Environnement. Classification du CIRC par localisations cancéreuses. 2025.

4. International Agency for Research on Cancer – WHO. New study links alcohol consumption to increased risk of pancreatic cancer. 2025.

5. World Health Organization : WHO. No level of alcohol consumption is safe for our health. 4 janvier 2023.

6. Institut national du cancer : INCa. Alcool. 2023.

7. World Health Organization : WHO. Alcohol. 2024.

8. Feuille de route 2021-2025 – Stratégie décennale de lutte contre les cancers 2021-2030. sante.gouv.fr. Février 2021.

9. Institut national du cancer : INCa. Alcool. 2023.

10. Hallot G, Collombat B, De Radio France CI. Enquête : Comment le lobby de l’alcool influence les pouvoirs publics. France Inter. 14 décembre 2024.

11. Addictions France, Cortinas J, Benamouzig D. Rapport observatoire des lobbies. 2024.

12. Addictions France, Rigaud A, Basset B, Lecas F. Décryptage de la com’ des alcooliers : Avec Modération ! Octobre 2015.

13. Kopp P, Université Panthéon-Sorbonne, Paris 1. Le coût social des drogues : estimations en France en 2019. Juillet 2023.

14. ASPQ. Une première loi irlandaise de santé publique sur l’alcool. 2023.

15. World Health Organization : WHO. Implementing «best buy» alcohol control policies in Lithuania leads to decreases in mortality and improved public health. Country story. 2023.

16. World Health Organization : WHO. Reducing alcohol consumption, the Nordic Way : alcohol monopolies, marketing bans and higher taxation. 2023.

17. Sénat. La fiscalité comportementale en santé : stop ou encore ? Mai 2024.

18. World Health Organization : WHO. Global alcohol action plan 2022-2030.

19. World Health Organization : WHO. Un nouveau rapport de l’OMS/Europe préconise que les étiquettes des boissons alcoolisées signalent le risque de cancer. 2025.

20. World Health Organization : WHO. L’alcool est l’un des principaux facteurs de risque pour le cancer du sein. Selon l’OMS/Europe, une simple réduction de la consommation d’alcool peut fortement limiter les risques. 2021.

21. Cour des Comptes. Rapport : Les politiques publiques de lutte contre les consommations nocives d’alcool. Rapport Public Thématique. Juin 2016.