Tribune

Par
Dr Jean-Paul Ortiz,
Président d’honneur de la Confédération des Syndicats Médicaux Français (CSMF)
Un mouvement de grève prolongée des médecins libéraux se déroule dans le pays. Voilà déjà qui devrait interpeler les responsables du pays car ce corps professionnel n’est pas coutumier de ce type de mouvement.
De plus, très curieusement, ce mouvement réunit – fait historique – tous les syndicats médicaux de ville : généralistes comme spécialistes, mono et pluri catégoriels, ceux réputés ultra-libéraux comme ceux plutôt classés à gauche…
Mais comment cela a pu survenir ? Ce n’est pas le témoin d’une quelconque revendication corporative professionnelle mais bien le signe d’une crise profonde dont les premières expressions se retrouvaient déjà il y a plusieurs mois voire plusieurs années. Mais ces appels à l’aide, ces mouvements plus limités, ces signaux faibles, ces médecins excédés qui « déplaquent » n’ont pas été pris en compte.
Retrouver la confiance
Les raisons sont multiples et le diagnostic est partagé par tous les experts : un système de santé hospitalo-centré, une médecine libérale laissée à la dérive sans moyen pour se restructurer et se regrouper, un système privilégiant les hôpitaux performants pourtant eux-mêmes en crise, un système de santé désorganisé où domine l’intérêt individuel ou de chaque structure, chaque corporation sans transversalité partagée ni intérêt collectif. Un système centré sur le soin mais pas sur la prévention ni sur la santé globale. Une gouvernance sans stratégie, un pouvoir politique sans plan ni cap, des réformes qui s’accumulent sans cohérence, des décisions négociées non respectées : tout a durablement détruit la confiance.tiques alternatifs.
La crise actuelle est non seulement une crise démographique, la crise d’une profession mais bien la crise d’un système et ne pas s’en rendre compte est aussi coupable qu’inconséquent. Penser comme certains que cela se résume à une dénonciation de tel article contenu dans le PLFSS 2026 est une grossière erreur, car les médecins savent que cela va ressortir dans le prochain PLFSS. La médecine libérale de proximité, celle qui fait l’essentiel du soin, celle qui est la plus efficiente se délite doucement ; le mouvement actuel est un ultime appel désespéré…
Regardons les exemples étrangers au Danemark, Allemagne, Catalogne etc. et inspirons-nous de leurs grandes réformes qu’ils ont su faire depuis des années, voire des décennies pour restructurer notre système de santé.
Bâtir sur la médecine de 1ère ligne
C’est d’abord en faisant reposer la prise en charge des soins sur une médecine de première ligne (médecine générale et des spécialités de proximité) mais également autour du regroupement avec les autres professionnels de santé, seule condition pour permettre l’instauration d’une délégation entre professions au plus près des patients.
Cette première ligne doit devenir le passage obligé avant d’accéder aux structures hospitalières de référence. Cela se fait partout ailleurs mais pas en France. La crise profonde de l’hôpital est la conséquence de l’absence chronique de moyens pour organiser, structurer, valoriser cette prise en charge de proximité en première ligne, en médecine générale comme spécialisée de ville.
L’hôpital doit se recentrer sur le recours, l’excellence et la référence. La médecine de ville dans sa globalité doit redevenir la porte d’entrée unique d’un système de soins. Mais ceci au sens large incluant les autres professionnels de santé : IDE, kinésithérapeutes, pharmaciens etc.
D’ailleurs cela permettrait aux médecins généralistes de proximité de se consacrer à des consultations complexes, longues mais enfin bien rémunérées car d’expertise. La sous valorisation scandaleuse des actes médicaux tout particulièrement du premier recours et tout particulièrement des actes de consultation n’a pas permis cette réorganisation de la prise en charge des patients de première ligne. Et cela ne vient pas du mode de rémunération (le paiement à l’acte) mais bien de son niveau : penser favoriser la délégation par l’instauration magique du paiement forfaitaire est une erreur si le niveau du forfait reste très bas.
Seuls les spécialistes à actes techniques nécessitant un plateau technique lourd ont été amenés à se structurer et à se regrouper, d’abord pour des raisons techniques ensuite parce qu’ils en ont eu la possibilité financière ! Dénoncer aujourd’hui ces spécialistes honteusement qualifiés de « rentiers » est insultant et méprisant mais témoigne de l’incompréhension totale du monde de l’entreprise et des nécessaires rentabilités pour investir et innover.
Contractualisation, liberté et évaluation
L’organisation de l’offre de soins doit être territorialisée et la confiance doit devenir la règle absolue indispensable pour réussir cette nouvelle méthode d’organisation. Elle doit reposer sur une contractualisation avec des objectifs prédéfinis, une liberté d’organisation et de réponse aux besoins de la population et une évaluation finale. L’État doit être stratège et les professionnels de santé doivent devenir ceux qui organisent au quotidien la réponse aux besoins de la population.
Lors de la crise du COVID-19, le système a tenu et nous regrettons tous cette période terriblement difficile mais finalement dorée : les professionnels de santé, quels que soient leur statut, leur lieu d’exercice et leur profession se sont serrés les coudes et organisés pour répondre aux besoins majeurs de la population, et ils ont réussi sous les applaudissements de la population.
Regroupement professionnel et syndical
Pour cela, il faut aussi que les médecins acceptent de se regrouper, de faire bouger leurs pratiques et de se coordonner en pluriprofessionnalité permettant la délégation de tâches, d’actes, de suivi en pathologies chroniques à d’autres professionnels. À l’heure de l’IA et du numérique en santé, leur métier est de se consacrer au soin et à l’expertise médicale qui est leur valeur ajoutée. Est-il nécessaire de faire dix ans d’études pour vacciner ?
Il faut que leur représentation professionnelle se regroupe : cet éclatement syndical est bien la plus grande faiblesse de la profession qui a permis à la technocratie et aux politiques de gérer la profession médicale comme ils l’ont voulu.
De même les médecins doivent garantir une qualité des soins apportée au patient. Et c’est bien à eux et à eux seuls d’organiser au plus vite le contrôle de cette qualité via la certification périodique et le contrôle de la qualité. Car l’activité médicale, comme toute activité humaine, regroupe aussi des professionnels qui n’ont pas aujourd’hui le niveau nécessaire dans une exigence de qualité. Dire cela, c’est inciter la profession à courageusement se prendre en main, s’organiser, se regrouper à tous les niveaux, s’évaluer et assumer ceux qui ne sont pas au niveau requis et ne font pas honneur à la profession.
Être une profession respectée parce qu’unie et répondant aux besoins de la population, voilà le vœu que je peux formuler en cette période troublée de début d’année.
