Tribune

« À la sortie de leurs études les jeunes n’ont malheureusement trop souvent qu’un seul sentiment : L’hôpital public me méprise, je n’y resterai pas »

Yaël Thomas
Président de l’Association Nationale des Étudiants en Médecine de France (ANEMF)

Autrefois perçu comme attractif, symbole de l’excellence et de dévouement au service public socialement valorisé, porte-étendard d’un système de santé performant et accessible à tous, l’hôpital public semble aujourd’hui bien éloigné de cette image. Le portrait moderne qu’on en fait porte davantage sur le matériel vieillissant et insuffisant, la recherche biomédicale en berne, ou encore les difficultés de recrutement. Ces problématiques sont généralement résumées en ce terme : « le sous-investissement ». Cependant, le sous-investissement sur les étudiants en médecine, et plus généralement sur les étudiants en santé, est d’autant plus marquant qu’il est généralement oublié.

En se focalisant sur les difficultés de recrutement, elles n’ont sans doute jamais été aussi importantes depuis les fondations de notre système de santé d’après-guerre. Mises en lumière par la crise des urgences de l’été, les dérives de l’intérim ou encore la fermeture partielle, voire totale de services hospitaliers, il semble évident que cette situation s’aggrave. Si elle concerne bien l’ensemble des professionnels de santé, les difficultés de recrutement de médecins hospitaliers est d’autant plus récente et inquiétante. Période marquée par une démographie médicale particulièrement basse, la concurrence bat son plein pour recruter des médecins hospitaliers, que ce soit entre établissements ou entre secteurs d’exercice et l’hôpital public doit faire face à un secteur privé parfois très agressif.

Afin de pallier ce manque d’attractivité et sortir leur épingle du jeu, les discours et initiatives de la part des pouvoirs publics et des directions hospitalières fleurissent. Les mesures s’orientent souvent sur la fidélisation et l’accompagnement des jeunes en début de carrière. C’est évidemment nécessaire. Mais oublient-ils que ces jeunes médecins parcourent les couloirs de l’hôpital depuis au minimum 7 années (3 ans d’externat et entre 4 et 6 ans d’internat) ? Pourquoi ne pas agir plus tôt, dès leurs études ?

On constate que de nombreuses entreprises, hors secteur de la santé, investissent sur les jeunes générations. Ils misent sur les stagiaires ou les alternants, leur offrent un salaire supérieur au minimum légal ou compensent avec différents avantages, leur garantissent une embauche à la sortie des études et une évolution professionnelle alléchante… Ces stratégies sont d’autant plus importantes et fréquentes dans les secteurs concernés par une forte tension à l’embauche (bâtiment, industrie, informatique, télécommunications…).  

La santé ne fait-elle pas partie de ces secteurs ? À en croire la DARES, le secteur de la santé en fait bien partie et est bien concerné et l’explique ainsi : « L’exercice des métiers de la santé nécessite des compétences et formations spécifiques, qui se traduit par un lien fort entre formation et emploi. Les conditions de travail y sont souvent plus contraignantes que dans l’ensemble des métiers. Ajoutés au manque de main-d’œuvre disponible, ces deux facteurs expliquent en grande partie les tensions sur le marché du travail1. »

Dans ces conditions où le lien entre formation et emploi est mis en évidence, les acteurs de la santé, public ou privé, devraient en toute logique adopter des stratégies résolument tournées vers l’avenir en s’intéressant à la jeunesse et aux étudiants.

En la matière, l’hôpital public bénéficie d’un atout indéniable : la quasi-totalité des stages de médecine se font obligatoirement en Centre hospitalier universitaire ou en Centre hospitalier rattaché à un CHU. La concurrence pour le recrutement des stagiaires avec le secteur privé, à but lucratif ou non, est inexistante. Néanmoins, cet avantage semble être considéré comme un acquis, parfois un dû, par les pouvoirs publics qui ne capitalisent pas sur cet avantage, donnant même le sentiment aux étudiants de faire tout le contraire.

En effet, les externes (4e, 5e, et 6e année de médecine) travaillent à mi-temps pour un salaire mensuel moyen de 270 euros (moins de 3,00 euros/heure contre 4,05 euros/heure pour les étudiants stagiaires de niveau master et le SMIC pour les alternants). Loin d’être de simples observateurs, ils jouent un rôle souvent crucial dans le fonctionnement des services. Les internes, quant à eux, sont indispensables dans la prestation et la continuité des soins, assumant des responsabilités dans le diagnostic, le traitement et la prise en charge des patients. Ces internes travaillent en moyenne 58 h par semaine2 pour un salaire guère plus élevé que le SMIC, heures supplémentaires non décomptées. Cette surcharge de travail ou ces responsabilités sont pourtant loin d’être volontaires. Ils les acceptent et les subissent au détriment de leurs propres droits fondamentaux et de leur santé personnelle, conscients qu’ils sont souvent le dernier rempart avant la fermeture d’un service hospitalier.

À ces difficultés et cette faible reconnaissance salariale, s’ajoutent d’autres problématiques, peut-être plus pernicieuses. Internes comme externes sont régulièrement soumis à du harcèlement moral de la part de leur hiérarchie et victimes de violences sexistes et sexuelles, encouragées par une omerta importante3. Leur santé mentale est plus que dégradée : 1 étudiant sur 4 a effectué un épisode dépressif caractérisé dans l’année4. L’hôpital public espère-t-il sincèrement fidéliser les professionnels de santé de demain dans ces conditions ?  

Je ne l’espère pas car à la sortie de leurs études les jeunes n’ont malheureusement trop souvent qu’un seul sentiment : « L’hôpital public me méprise, je n’y resterai pas. » Alors que le libéral ne semble aujourd’hui guère plus attractif (risque de régulation à l’installation, échec des négociations conventionnelles, épuisement professionnel…), le secteur privé offre une alternative alléchante :

– Rémunération et avantages  : salaires généralement plus élevés et avantages complémentaires tels que des primes et des perspectives d’avancement plus rapides. 

– Conditions de travail et flexibilité : perçues comme offrant des conditions de travail plus flexibles, des horaires plus aménageables, une plus grande autonomie dans les prises de décision et une charge administrative restreinte. Ces aspects attirent les jeunes talents en quête d’un équilibre entre leur vie professionnelle et personnelle.

– Processus de recrutement simplifié : plus rapides et moins contraignantes que celles de l’hôpital public.

Parfois avérées, parfois idéalisées, ces promesses ne peuvent qu’attirer les jeunes générations en quête de sens dans leur travail et désireuses d’expérimenter autre chose. 

Pourtant, il est aisé de comprendre qu’investir dans les jeunes générations est crucial pour garantir un avenir solide et durable à l’ensemble des structures de santé, privées ou publiques :

– Renouvellement des effectifs : le vieillissement de la population médicale et paramédicale nécessite un renouvellement régulier des effectifs.

– Innovation et adaptation aux nouvelles pratiques : les jeunes professionnels apportent souvent un regard neuf et des compétences actualisées, essentiels pour s’adapter aux évolutions technologiques et aux nouvelles pratiques médicales. Leur présence favorise indéniablement l’innovation et l’amélioration continue des soins.

– Transmission des savoirs  : En favorisant l’intégration des jeunes professionnels, l’hôpital public encourage également la transmission des connaissances et l’échange intergénérationnel, si important en médecine.

Si le secteur public souhaite fidéliser et attirer les jeunes médecins, il lui suffit de garantir aux étudiants un cadre attractif durant leurs sept à neuf années de formation. Pour cela, il faut investir, et massivement : les carences sont nombreuses et anciennes. Si certains résultats se mesureront et seront effectifs dans plusieurs années, investir dans la jeunesse est normalement un investissement rentable à long terme. Axons ces investissements sur : 

– Formation et développement professionnel : fournir un encadrement adéquat en leur donnant de vraies opportunités d’apprentissage pratique, les impliquer dans des projets de recherche, leur donner la possibilité de découvrir les centres hospitaliers périphériques et garantir un environnement de formation sain.

– Reconnaissance et motivation : reconnaître financièrement les contributions des étudiants ainsi que leur dévouement envers les patients et l’établissement est essentiel pour maintenir leur motivation. Les engagements associatifs sont nombreux chez les étudiants en médecine et résolument tournés vers autrui : tutorats d’entrée dans les études de santé et d’années supérieures, Défi Sang Limite, Hôpital des Nounours… Encourageons et soutenons institutionnellement ces engagements trop souvent négligés !

– Équilibre entre vie professionnelle et personnelle  : entre horaires de travail intenses et charge de travail universitaire élevée, il faut veiller à l’équilibre entre leur vie professionnelle et personnelle en mettant en place des mesures telles que des horaires de travail raisonnables, des congés appropriés et un suivi régulier par la médecine du travail.

– Prévention de l’épuisement professionnel  : particulièrement exposés au risque d’épuisement professionnel en raison de la pression liée à leur formation et de la responsabilité croissante qu’ils assument dans les soins aux patients, il est crucial de mettre en place des programmes de soutien et de prévention de l’épuisement professionnel.

Dans cette guerre du recrutement d’un secteur en tension, l’hôpital public dispose d’avantages considérables et inhérents aux systèmes de formation et de santé français. Investir dans les étudiants en médecine, et en santé de façon plus générale, est bien plus qu’une nécessité : c’est une opportunité pour un hôpital public en souffrance. En plaçant les futurs professionnels de la santé au cœur de ses préoccupations, en leur offrant les conditions propices à leur épanouissement et en reconnaissant leur valeur, l’hôpital public peut se façonner un avenir prometteur.

Sources : 

1. Chartier F., Lainé F., Niang M. (2022), «Les tensions sur le marché du travail en 2021», par la Direction de l’animation de la recherche, des études et des statistiques est une direction, Dares Résultats, n° 45, septembre 2022.

2. Intersyndicale nationale des internes (ISNI), 2020, « Enquête temps de travail des internes »

3. Association nationale des étudiants en médecine de France (ANEMF), 2021, « Enquête Violences sexistes et sexuelles »

4. ANEMF, ISNAR-IMG, ISNI, 2021, « Enquête santé mentale jeunes médecins 2021 »