Interview

« Même si cette expression n’était pas encore utilisée à l’époque, c’est bien cette logique qui guidait déjà l’action publique. Avec l’adoption en 2009 de la loi « Hôpital, Patients, Santé, Territoires », puis en 2010, le déploiement effectif des agences régionales de santé »

Par
Yann Bubien,
Directeur général de l’ARS PACA

Les ARS ont été créées en 2010 pour mettre fin à un pilotage de la santé dispersé entre l’État, les départements et l’Assurance maladie, et pour mieux prendre en compte les spécificités régionales. Elles cristallisent cependant de nombreuses interrogations, qu’elles viennent des élus, des professionnels de santé ou des usagers. Comment voyez-vous l’évolution du rôle des ARS et quelles seraient, selon vous, les pistes pour renforcer leur efficacité et leur lisibilité auprès des acteurs du territoire ?

Les agences régionales de santé ont été créées pour renforcer l’unité du pilotage des politiques de santé en France avec l’ambition d’articuler l’ensemble de leurs composantes, que ce soit la prévention, les soins de premier recours, l’hôpital, la santé publique, le médico-social ou la santé-environnement. Il s’agissait de rapprocher ces différentes dimensions afin de construire un parcours de santé cohérent et coordonné entre le sanitaire et le médico-social. Face au constat d’activités dispersées, parfois redondantes et insuffisamment articulées entre elles, le choix a donc été fait de fusionner sept institutions au sein d’une structure unique. Ayant été aux côtés de Roselyne Bachelot, ministre de la Santé et des Sports, lors de l’initiation de cette réforme, je tiens à souligner que la création des ARS a représenté une innovation majeure dans notre pays, fruit d’un consensus très large qui a dépassé les clivages habituels et réuni l’ensemble des acteurs concernés, qu’il s’agisse des partis politiques, des collectivités territoriales, des organisations syndicales ou des fédérations. La réforme des ARS s’est donc construite sur un accord transversal et largement partagé qui traduisait une volonté collective de renforcer à la fois l’efficacité et la lisibilité de l’action publique dans le champ de la santé.

Toutes les parties prenantes appelaient de leurs vœux un pilotage unique et renforcé pour mettre en œuvre ce que nous appelons aujourd’hui « One Health ». Même si cette expression n’était pas encore utilisée à l’époque, c’est bien cette logique qui guidait déjà l’action publique. Avec l’adoption en 2009 de la loi « Hôpital, Patients, Santé, Territoires », puis en 2010, le déploiement effectif des agences régionales de santé sur le terrain après une année entière consacrée à leur mise en place, le dispositif a véritablement pris corps. Je considère que cette réforme a été de qualité, à la fois nécessaire et structurante. Les débats internationaux actuels sur le « One Health » démontrent d’ailleurs combien cette vision était juste et précurseure.

L’enjeu actuel consiste à préserver cette architecture tout en renforçant la coopération avec l’ensemble des acteurs, car les attentes en matière de proximité et d’ancrage territorial sont réelles et pleinement légitimes. L’évolution naturelle des agences régionales de santé les conduit désormais à renforcer leur travail avec l’échelon départemental et avec les collectivités territoriales. La collaboration avec les communes, les départements et les régions fonctionne bien, à travers des relations qui se sont progressivement structurées sur le terrain. Néanmoins, certains territoires restent confrontés à des difficultés persistantes. Ce constat appelle à un renforcement des liens avec l’ensemble des collectivités, ainsi qu’avec les préfets régionaux et départementaux, avec lesquels la coopération est déjà très efficace. L’agence ne doit pas être uniquement perçue comme une structure régionale. Elle doit disposer d’une véritable capacité d’action au niveau départemental puisque c’est à cette échelle que se jouent de plus en plus la proximité et l’efficacité de l’action en santé publique.

Notre système de santé traverse une période de fortes tensions à l’hôpital comme en médecine de ville. Les professionnels alertent sur le manque de moyens qui limite leur capacité à prodiguer des soins de qualité, tandis que les patients expriment leur difficulté à obtenir un rendez-vous dans des délais raisonnables. Pourtant, les disparités territoriales en matière de qualité des soins restent peu connues du public. Selon vous, quelles sont les priorités pour garantir à la fois un délai d’accès acceptable et une véritable qualité de soins, quel que soit le bassin de vie ?

Ayant dirigé plusieurs centres hospitaliers universitaires, j’ai pu constater sur une période de dix ans l’essor remarquable des sciences médicales, l’amélioration continue des plateaux techniques et l’émergence de thérapies innovantes, telles que les immunothérapies ou les CAR-T cells. Pourtant, en dépit de ces avancées technologiques et médicales majeures, notre système de santé se trouve aujourd’hui sous tension et un paradoxe demeure. Le sentiment d’un accès aux soins toujours plus difficile persiste en effet au sein de la population alors même que le nombre de consultations a fortement augmenté, passant d’environ trois par an et par Français il y a vingt ans à près de sept aujourd’hui. Notre rapport à la santé a en revanche profondément évolué puisque les citoyens attendent un accès aux soins plus rapide, plus simple et plus fluide. Cette exigence se traduit notamment par une demande croissante d’examens tels que les scanners, les IRM, et les traitements innovants, largement stimulée par Internet et les réseaux sociaux.

En parallèle, les modes d’exercice et les attentes des médecins évoluent également avec une tendance à une activité globalement moins soutenue que celle de leurs prédécesseurs. On observe ainsi une corrélation entre la diminution du temps médical disponible en médecine générale et l’augmentation d’environ 5 % par an des passages aux urgences. On constate par ailleurs que les dépenses de santé ont fortement augmenté au cours des vingt dernières années. Dans ce contexte, le Ségur de la santé a constitué une avancée majeure souhaitée par le gouvernement et par le ministre Olivier Véran, avec des revalorisations salariales de l’ordre de 10 à 20 % selon les métiers à l’hôpital (représentant près de 8 milliards d’euros par an), ainsi qu’un vaste plan d’investissement de 19 milliards d’euros visant à moderniser les établissements sanitaires et médico-sociaux.

Malgré les nombreuses actions engagées, les difficultés d’accès aux soins de proximité demeurent très marquées dans certains territoires. Ces inégalités s’expliquent entre autres par une concentration des professionnels de santé dans les grandes métropoles et les zones littorales. En Provence-Alpes-Côte d’Azur, cette réalité est particulièrement visible entre les trois départements du littoral et ceux de l’intérieur. Ainsi, alors même que la région compte davantage de médecins généralistes et spécialistes que la moyenne nationale, 17 % des patients n’y disposent pas de médecin traitant. Dans d’autres régions, cette proportion peut même atteindre 20 à 25 %. La région PACA figure pourtant parmi les mieux dotées de France, toutes professions confondues, avec 105 médecins généralistes pour 100 000 habitants et 250 infirmiers libéraux.

Cette situation alimente chez les Français un sentiment de décalage. D’un côté, notre système de santé se modernise rapidement, porté par des technologies toujours plus performantes, la robotisation et le renforcement des plateaux techniques. De l’autre, l’accès aux soins de proximité reste profondément inégal selon les territoires. Face à cet enjeu majeur, les pouvoirs publics, le gouvernement et les agences régionales de santé sont pleinement mobilisés pour rétablir de la proximité là où elle fait défaut. La création d’une quatrième année d’internat en médecine générale s’inscrit dans cette logique avec l’espoir qu’un grand nombre de ces internes choisissent ensuite de s’installer durablement dans les territoires où ils auront été formés. Dès son entrée en vigueur, cette mesure devrait donc permettre d’augmenter le nombre de docteurs juniors dans les territoires les plus en tension et de renforcer concrètement l’offre de soins.

Nos priorités d’action sont claires. La première consiste à mieux accompagner l’installation des professionnels de santé, grâce à un zonage plus pertinent, des aides financières adaptées et, surtout, la mise en place de guichets uniques associant les ARS, les collectivités territoriales et l’Assurance maladie, afin de simplifier et d’accélérer les démarches. Nous devons également poursuivre et amplifier le développement de l’exercice coordonné, notamment à travers les maisons de santé pluri-professionnelles et les centres de santé. C’est un mouvement que nous avions engagé lorsque j’étais aux côtés d’Agnès Buzyn, et qui est désormais déployé à l’échelle nationale. Enfin, des dispositifs comme « Un médecin près de chez vous » et « France Santé » viennent compléter cet ensemble, en apportant des solutions concrètes et immédiates pour faciliter l’accès aux soins partout en France, et pour chacun.

Le vieillissement de la population accroît mécaniquement les besoins de santé alors que l’offre est fragilisée et inégalement répartie. Certains territoires ruraux connaissent de véritables pénuries, tandis que l’accès à un spécialiste peut exiger un an d’attente, voire plus, entraînant des pertes de chance majeures pour les patients. Dans une région comme la vôtre, quelle stratégie mettez-vous en œuvre pour répondre aux besoins des zones sous-dotées et réguler une offre parfois excédentaire sur le littoral ?

C’est une question décisive non seulement pour la France, mais pour l’ensemble des pays occidentaux et, plus largement, un enjeu mondial. Le vieillissement démographique et la progression des maladies chroniques ont une acuité particulière en Europe et la France n’y échappe évidemment pas. Avec l’arrivée à l’âge de la retraite des générations issues du baby-boom, nous allons voir une part croissante de la population dépasser les 65, puis les 70 ans. En Provence-Alpes-Côte d’Azur, nous anticipons le « pic » du nombre de personnes en situation de perte d’autonomie entre 2045 et 2056 selon les départements, avec une hausse de l’ordre de 50 % de cette catégorie de population dans certains départements entre 2021 et 2050. Ce basculement constitue l’un des grands défis des prochaines années. Il nous faudra donc nous y préparer pleinement. Dans ce contexte, les ARS travaillent étroitement avec les conseils départementaux, car le médico-social est au cœur de cette transformation et l’ensemble du secteur est en train de se réinventer.

Le « virage domiciliaire » en est un exemple éclairant. Toutes les enquêtes le confirment, chacun souhaite pouvoir rester chez soi le plus longtemps possible. Cette aspiration se traduit très concrètement par une évolution profonde du rôle des EHPAD. Il y a dix ans, on y passait en moyenne les cinq dernières années de sa vie. Il y a trois ans, cette durée était descendue à deux ans, et en 2026, elle est désormais estimée autour d’un an et demi. Autrement dit, le séjour en EHPAD s’est nettement raccourci parce que les personnes âgées privilégient, autant que possible, le maintien à domicile. Pour rendre possible ce maintien à domicile, il convient cependant d’adapter les logements et de renforcer l’offre d’accompagnement. C’est précisément ce que nous construisons avec les départements en développant les services de soins et d’hospitalisation à domicile, en créant davantage de structures de jour (y compris des EHPAD de jour) en organisant des temps de répit indispensables pour les aidants et en soutenant l’émergence de solutions nouvelles comme l’habitat partagé. L’objectif consiste à proposer une palette de réponses beaucoup plus large et plus souple, à la hauteur des attentes de cette nouvelle génération de personnes âgées qui ne souhaite plus entrer dans une maison de retraite telle qu’on l’a connue jusqu’ici. Cette évolution suppose de changer de regard sur notre manière de penser la société et l’accompagnement du grand âge. Les progrès technologiques et l’apport de l’intelligence artificielle ouvrent à cet égard des perspectives très concrètes avec, par exemple, des dispositifs capables d’alerter en cas de chute à domicile, et qui fonctionnent très bien.

Plusieurs leviers complémentaires peuvent aussi être mobilisés. Nous disposons d’un outil particulièrement précieux : les hôpitaux de proximité. Ces établissements, qui ont succédé aux anciens hôpitaux locaux, reposent sur une labellisation exigeante. Ils ne comprennent ni chirurgie ni obstétrique, mais peuvent accueillir un service d’urgence et assurer des activités de radiologie, de médecine ou de gériatrie. Leur financement dédié permet, de surcroît, de sécuriser un modèle économique stabilisé. Dans les territoires ruraux ou isolés, la demande est particulièrement forte et ces structures répondent à un besoin concret et immédiat de médecine générale, biologie médicale, radiologie, prise en charge gériatrique et, souvent, accès aux urgences. Elles incarnent une offre de santé de proximité à la fois réaliste et adaptée aux attentes des habitants.

Sur le plan de la pertinence, nous devons faire évoluer notre logiciel de pensée. Des services de chirurgie ou de maternité dont l’activité demeure trop faible soulèvent en effet inévitablement des questions de qualité et de sécurité des soins que nous ne pouvons pas ignorer. C’est un point de vigilance majeur. D’autant que les technologies disponibles aujourd’hui, à l’instar de la télémédecine, de la télésurveillance, et de la téléexpertise, nous permettent d’assurer une prise en charge à distance, exigeante, structurée, et compatible avec un haut niveau de qualité. Dans une pharmacie de Moustiers-Sainte-Marie, dans les Alpes-de-Haute-Provence, nous avons par exemple installé un rétinographe. Le pharmacien, formé à son utilisation, accompagne le patient qui réalise l’examen directement sur place. L’intelligence artificielle fournit un premier résultat immédiat, puis l’image est transmise à un cabinet d’ophtalmologie à Aix-en-Provence pour validation. Ce dispositif évite des déplacements inutiles, rassure rapidement les patients et garantit une prise en charge de qualité, au plus près des besoins.

Nous développons en parallèle de nombreuses actions « d’aller-vers », indispensables pour toucher les publics les plus éloignés du système de santé. Avec la Région Provence-Alpes-Côte d’Azur, nous finançons notamment le déploiement d’un Medicobus dans les Hautes-Alpes, d’un Mammobile pour le dépistage du cancer du sein, ainsi que d’un Gynécobus dans le Var. Ces dispositifs permettent d’apporter des solutions de soins rapides et mobiles aux habitants, là où elles manquent.

Les dépenses de santé représentent 12 % du PIB, dont près de 108 milliards d’euros pour les soins de ville. Les parcours restent parfois sous-optimisés, certains patients multiplient les consultations et des actes redondants et inutiles persistent. Comment agir sur l’organisation du système et l’information des patients pour éviter les redondances, renforcer la pertinence des soins et améliorer les parcours ?

La santé représente près de 12 % de notre PIB. Les données récentes nous placent juste derrière les États-Unis, à un niveau comparable à celui de l’Allemagne, de la Suisse et des grands pays occidentaux. La France figure ainsi parmi les nations qui consacrent le plus de ressources à leur système de soins. Cette réalité nous oblige à poser clairement la question de la soutenabilité, car nous ne pourrons pas indéfiniment dépenser plus. Dès lors, l’objectif est clair : mieux utiliser les ressources dont nous disposons. Cela suppose d’agir à la fois sur l’organisation du système et sur l’information donnée aux patients afin de limiter les redondances, éviter les actes non pertinents et préserver notre capacité à financer les soins réellement nécessaires. Sur ce sujet, le gouvernement, le ministère, l’Assurance maladie et les ARS sont pleinement mobilisés. Nous travaillons ensemble pour renforcer la pertinence des prises en charge.

Cette mobilisation se traduit concrètement dans les territoires. En région Provence-Alpes-Côte d’Azur, sous l’impulsion conjointe d’Agnès Buzyn et du docteur Sylvia Benzaken, et avec l’engagement de nos équipes, cette démarche est déployée au plus près du terrain, en lien avec l’ensemble des établissements. Si nous voulons progresser en matière de pertinence, nous devons d’abord parler des parcours de soins. Lorsque les parcours sont insuffisamment lisibles ou insuffisamment coordonnés, les patients peuvent multiplier les consultations, cumuler les examens et, parfois, subir des actes redondants ou inutiles. C’est exactement ce que nous devons corriger. Les données récentes sur la mortalité périnatale, qui placent la France au 21ᵉ rang sur 28 pays européens, rappellent par ailleurs l’ampleur des enjeux, en particulier en maternité. C’est un signal fort. Il montre que la pertinence est aussi au cœur de la performance, à la fois clinique et économique, et qu’elle dépend de la qualité de l’organisation et de la continuité des prises en charge.

Renforcer la pertinence suppose aussi de poser la question des actes : mobiliser les ressources là où elles produisent le plus de valeur, et avancer vers une véritable logique de valeur. Ces interrogations sont d’autant plus essentielles que les écarts entre régions, et parfois même entre départements, sont préoccupants. Dans ce contexte, nous devons recréer une dynamique positive pour réduire les actes médicaux ou chirurgicaux inutiles dans certains territoires, mieux orienter l’effort collectif, et permettre aux patients d’accéder plus vite à ce qui leur est réellement nécessaire.

Les professionnels de santé s’engagent déjà pleinement dans cette démarche. De nombreuses sociétés savantes, conscientes de la contribution déterminante qu’elles peuvent apporter, sont aujourd’hui pleinement mobilisées. Lorsque les radiologues identifient que 20 à 30 % des actes d’imagerie ne sont pas utiles, cela renvoie à un double enjeu : un gaspillage de ressources, mais aussi une perte de temps pour les patients. Réduire ces examens inutiles est donc nécessaire, et c’est aussi un moyen très concret d’améliorer les parcours. Moins d’examens inutiles permet davantage de disponibilité pour ceux qui en ont réellement besoin, et donc des délais d’accès réduits. Plus largement, la pertinence ne doit pas se limiter aux parcours de soins et aux actes. Elle concerne également les prescriptions. On constate en effet en matière de médicaments un niveau de gaspillage encore trop élevé. Si ce gaspillage engendre un coût économique important, son impact environnemental est tout aussi significatif, puisque l’essentiel de l’empreinte carbone du secteur de la santé provient des médicaments et des dispositifs médicaux. C’est donc un enjeu central qui nous concerne collectivement.

Pour progresser durablement, nous devons en parallèle mobiliser des leviers qui permettent d’agir plus en amont et de mieux cibler les décisions. La prévention et l’intelligence artificielle constituent à cet égard, des leviers déterminants pour renforcer la pertinence des soins. Elles permettent non seulement d’agir plus tôt, mais aussi d’éviter ce qui est inutile, en concentrant les ressources là où elles sont réellement nécessaires.

S’agissant de l’intelligence artificielle, nous sommes face à une transformation profonde, déjà visible dans nos usages, nos réflexes et nos façons de travailler. Ainsi, au bloc opératoire, la robotisation s’est installée depuis plusieurs années. De la même manière, en imagerie et en radiologie, l’impact de l’intelligence artificielle est désormais évident et s’intègre progressivement dans les pratiques quotidiennes. L’anatomopathologie illustre aussi très clairement cette dynamique puisque la numérisation des lames, combinée au recours à l’IA, modifie la discipline en profondeur avec la participation active des anatomopathologistes. Au-delà de ces exemples, il faut enfin souligner que cette mutation concerne déjà de nombreux autres secteurs et que cela va continuer. Dès lors, l’enjeu n’est pas uniquement de s’y adapter, mais surtout de s’organiser collectivement pour ne pas la subir. Dans cette perspective, les professionnels de santé ont un rôle central à jouer. Leur engagement est indispensable à la fois pour mieux comprendre ces outils et pour anticiper l’évolution de leurs pratiques, puisque la manière d’exercer est appelée à se transformer progressivement. L’intelligence artificielle ouvre en effet des possibilités qu’il était difficile d’imaginer auparavant et toutes les études convergent : elle modifiera nos modes de raisonnement. Il nous faudra donc nous former différemment pour accompagner cette évolution de manière maîtrisée et constructive.

La prévention constitue par ailleurs un axe central. Prévenir, promouvoir la santé, renforcer la santé publique sont des leviers essentiels parce qu’ils permettront d’éviter l’apparition de nombreuses pathologies dans les années à venir. Tous les pays se sont engagés sur cette voie, mais certains avancent plus vite que d’autres. L’exemple de l’Australie est particulièrement parlant : on y compte environ 4 % de fumeurs, contre 24 % en France, malgré les progrès récents. Même constat pour la vaccination contre le HPV : garçons et filles y sont vaccinés à près de 100 % depuis dix ans, alors que nous n’atteignons que 24 % en France. Enfin, la prévention est un enjeu de société qui concerne les collectivités territoriales, l’urbanisme, l’écologie, l’alimentation. C’est un sujet interministériel, qui suppose une mobilisation collective. C’est en ce sens que j’ai organisé avec Anne Beinier un grand colloque sur la prévention en santé au ministère en janvier ; un colloque qui sera décliné en 2026 et 2027 dans toutes les régions et qui fera l’objet d’un livre blanc en mai 2026.

C’est pour cela que nous travaillons beaucoup sur l’urbanisme et l’architecture favorables à la santé. Une ville plus végétalisée, un hôpital entouré et traversé par la nature, des transports en commun réellement adaptés aux personnes âgées ou en situation de handicap sont des éléments qui changent concrètement la vie d’un territoire et constituent un puissant levier de prévention. Notre collaboration avec les agriculteurs, autour des enjeux écologiques, des circuits courts et de la proximité, participe également à améliorer la santé de nos concitoyens. Et, bien sûr, la qualité de l’air, de l’eau, et plus largement de notre environnement fait pleinement partie de cette démarche. Au fond, tout converge vers la prévention et la promotion de la santé. C’est un engagement citoyen que nous devons porter collectivement si nous voulons faire évoluer durablement la santé de la population.

Plusieurs régions et pays tels que le Danemark, la Catalogne, ou encore le Pays basque ont développé des modèles d’organisation populationnelle, visant à mieux coordonner la prise en charge des patients atteints de maladies chroniques complexes et à maîtriser les coûts. Ce type de modèle peut-il inspirer l’évolution de notre système de santé et, si oui, à quelles conditions ?

Ces exemples peuvent être profondément inspirants. Au CRAPS, comme au GRAPH, think tank que je préside, nous avons d’ailleurs travaillé avec la Catalogne pour identifier ce qui pourrait en France, être adapté et transposé. Il faut cependant rappeler avant toute chose que le Danemark, la Catalogne ou le Pays basque connaissent des contextes culturels et institutionnels très éloignés du nôtre. En Italie, en Allemagne ou en Espagne, les identités régionales sont souvent plus anciennes, plus fortes et plus structurantes qu’elles ne le sont chez nous. La France reste, elle, marquée par une tradition de centralisation très particulière, dans laquelle Paris conserve un rôle singulier à la fois politique, économique et culturel.

C’est pour cela que nous pouvons nous en inspirer, mais que nous ne pouvons pas tout transposer. Un modèle ne peut être efficace que s’il embrasse la culture d’un territoire et ses équilibres propres. L’enjeu n’est donc pas de calquer mais d’adapter. Cela étant dit, ces exemples nous apprennent beaucoup parce qu’ils s’appuient sur des dynamiques de régionalisation engagées depuis longtemps. Les Länder en Allemagne, les Régions en Italie, ou encore les Communautés autonomes en Espagne constituent des cadres solides, structurés, qui permettent une organisation plus directement ancrée dans les territoires. Quant au Danemark, souvent cité en exemple, notamment en matière de prévention, il faut rappeler qu’il s’agit d’un pays plus petit que la région Provence-Alpes-Côte d’Azur. La comparaison doit donc toujours être nuancée.

Pour autant, les bonnes idées sont précieuses et je crois beaucoup à l’utilité des benchmarks. C’est exactement la démarche que nous menons au CRAPS et au GRAPH : identifier les meilleures pratiques en Europe, puis les adapter, et non les reproduire, en fonction des réalités françaises. Dans ces régions et pays, la clarté du pilotage à l’échelle territoriale comme régionale est particulièrement intéressante. En France, nous avançons dans cette direction avec les GHT, les CPTS et les départements. La dynamique est engagée, mais elle doit encore être consolidée. J’y crois profondément, car la proximité et l’ancrage territorial sont devenus des conditions de réussite.

Ensuite, ces régions et ces pays ont fait depuis longtemps le choix d’investir dans la prévention, les soins primaires et une approche populationnelle. Nous avons commencé à évoluer dans ce sens, mais il faut aller plus loin, car les citoyens attendent des soins de premier recours plus accessibles, plus lisibles et plus proches de leur quotidien. Le Service d’accès aux soins (SAS), proposé par le Dr François Braun et le Dr Thomas Mesnier, en est une illustration très concrète. En appelant le 15, un patient peut être orienté vers un rendez-vous le jour même ou le lendemain, auprès d’un médecin généraliste intégré au dispositif. C’est une réponse rapide, de proximité et qui améliore réellement l’accès aux soins. Cette évolution s’accompagne aussi d’un mouvement de fond dans l’organisation des pratiques. Médecins et paramédicaux plébiscitent l’exercice coordonné, à travers les maisons de santé, les équipes de soins primaires ou encore les équipes de soins spécialisés. Ces organisations permettent d’accéder plus vite au bon professionnel et, lorsque c’est nécessaire, d’être orienté plus rapidement vers un spécialiste.

Dans cette logique, les fonctions de coordination se sont multipliées sur les territoires et c’est une excellente chose. Aujourd’hui, le parcours de santé structure de plus en plus l’action de terrain, et c’est un progrès important. Un autre enjeu majeur réside dans l’accès pour les médecins à des données populationnelles locales mieux structurées et plus facilement mobilisables. C’est une condition centrale si nous voulons vraiment piloter une action de santé à l’échelle d’un territoire et pas uniquement à partir d’une logique d’offre ou d’établissements. Nous devons en parallèle avancer vers une intégration beaucoup plus étroite entre le sanitaire et le social. Cela suppose de mieux articuler les ARS, les départements, la CNSA, les acteurs de l’aide à domicile, et sans oublier les aidants. Leur rôle devient en effet de plus en plus déterminant compte tenu du vieillissement de la population et de la progression des maladies chroniques. La coordination entre la ville, l’hôpital, le médico-social et le domicile devra donc continuer à se renforcer. Enfin, si nous voulons réussir cette transformation, les modes de financement devront être diversifiés pour évoluer vers une logique davantage tournée vers le parcours, la coordination et la proximité. Plusieurs initiatives s’inscrivent déjà dans cette direction, qu’il s’agisse des expérimentations de l’Article 51, des CPTS les plus matures, ou des groupements hospitaliers de territoire qui gagnent progressivement en efficacité.

Le numérique et l’intelligence artificielle ouvrent la voie à un système de santé plus accessible, plus réactif et capable d’assurer un haut niveau de service sur l’ensemble du territoire. Comment imaginez-vous un futur système de santé « augmenté » et piloté par la donnée, et quels leviers les ARS peuvent-elles activer pour s’y préparer ?

Il est frappant de constater la vitesse à laquelle les grandes ruptures s’enchaînent. Là où la révolution agricole, l’invention de la roue, puis la révolution industrielle et plus récemment la révolution numérique des années 1970 se sont déployées sur des décennies, la révolution de l’intelligence artificielle s’impose, elle, en quelques années. Le rythme s’est considérablement accéléré, nous ne sommes plus dans des évolutions lentes, étalées sur plusieurs générations, mais dans des transformations majeures qui s’accélèrent presque d’un mois à l’autre. En outre, l’IA ne concerne plus seulement les experts ou les milieux technologiques, elle touche des publics très larges. Nous ne sommes donc pas face à une simple innovation technologique mais bien face à une transformation systémique et, au fond, civilisationnelle.

Dès lors, il nous faut intégrer l’IA à nos raisonnements et à nos organisations afin d’en maîtriser pleinement les usages. Et c’est précisément ce qui ouvre la voie à un système de santé « augmenté », un système plus accessible, plus réactif, plus fluide, et capable d’assurer un haut niveau de service sur l’ensemble du territoire, à condition qu’il soit piloté par des données robustes et sécurisées. Les bénéfices de l’intelligence artificielle sont multiples, en permettant notamment de faire gagner un temps considérable aux professionnels, en améliorant la qualité, et en renforçant l’efficience et l’accélération des processus. C’est par ailleurs un puissant levier pour renforcer le maintien à domicile. Grâce à la domotique et aux outils de prévention du risque de chute, elle permet à chacun de vivre plus longtemps chez soi, dans de meilleures conditions de sécurité.

L’IA peut aussi rendre notre système plus réactif, notamment dans des situations où chaque minute compte. Nous menons actuellement dans les Bouches-du-Rhône, au SAMU 13, une expérimentation particulièrement prometteuse grâce à une IA capable d’identifier plus rapidement une urgence vitale à partir de la voix et du vocabulaire utilisés lors d’un appel. Les premiers résultats sont très encourageants. L’IA ouvre également des perspectives importantes pour améliorer l’organisation du système et mieux piloter les ressources en permettant par exemple d’optimiser la planification des flux (notamment aux urgences), la gestion des blocs opératoires ou encore l’élaboration des plannings. Autrement dit, elle peut contribuer à réduire les points de friction qui dégradent la qualité de service, en particulier dans les secteurs les plus sous tension. Sur le plan de la recherche et de l’innovation, l’intelligence artificielle ouvre par ailleurs des perspectives considérables.

Enfin, ce pilotage « augmenté » ne concerne pas uniquement les soins au sens strict puisque l’IA fiabilise aussi un certain nombre de procédures internes (achats, appels d’offres…). Elle permet de surcroît de réduire les erreurs, de sécuriser les processus et d’intégrer de manière plus systématique l’ensemble des contraintes juridiques. C’est également une condition de performance parce qu’un système de santé réactif repose sur des fonctions supports solides. Si le potentiel est immense, il suppose cependant un cadre de confiance, des données bien structurées, et une capacité à transformer ces données en cas d’usage concrets, utiles aux professionnels comme aux patients.

C’est précisément là que les ARS, qui se sont déjà pleinement saisies de ces transformations, ont un rôle essentiel à jouer. Nous travaillons sur des cas d’usage concrets, notamment avec le CIUS de Marseille que nous finançons avec les fédérations. À l’ARS Provence-Alpes-Côte d’Azur, nous avons engagé dès 2025 une réflexion structurée sur l’IA, à la fois pour nos usages internes et pour accompagner les professionnels de santé. Nous avons d’ailleurs recruté une personne dédiée afin de soutenir l’ensemble des acteurs sur les territoires. Ces avancées sont nombreuses, mais elles doivent maintenant se déployer de manière cohérente et coordonnée. Pour réussir, je crois qu’il faut tenir un principe simple mais central : le « focus utilisateur ». Ayant créé lorsque j’étais au CHU de Bordeaux un cercle de l’innovation, j’ai souvent constaté que certains dispositifs échouent non parce qu’ils sont mauvais, mais parce qu’ils ne répondent pas aux besoins réels des utilisateurs.

C’est là, selon moi, la clé d’un système de santé réellement « augmenté » et piloté par la donnée : partir de l’expérience utilisateur, celle du professionnel comme celle du patient, pour viser, au bout de la chaîne, un bénéfice concret.

Le secteur de la santé connaît une accélération technologique sans précédent, alors même que le système doit composer avec un déficit économique structurel. En parallèle, les processus d’évaluation nécessaires à la sécurité des patients peuvent freiner l’innovation. Comment résoudre cette équation : accélérer l’intégration des innovations sans compromettre la sécurité et tout en tenant compte des contraintes budgétaires ?

Pour résoudre cette équation, nous devons en premier lieu transformer notre manière d’introduire l’innovation dans le système de santé. Il faut passer à une logique de « tester, mesurer, décider ». Autrement dit, nous devons privilégier une expérimentation encadrée plutôt qu’une approche fondée sur l’alternative « autorisation ou blocage », avec un objectif clair : accélérer l’accès à l’innovation sans renoncer à la prudence ni à la protection, en assumant que l’on teste précisément pour évaluer et objectiver les bénéfices.

Dans cette perspective, les tiers-lieux d’expérimentation sont particulièrement intéressants en permettant de rapprocher les acteurs, de confronter les besoins réels aux solutions proposées, et de vérifier rapidement ce qui fonctionne. L’écosystème français offre d’ailleurs un cadre propice à cette dynamique à travers France 2030, les IHU, les RHU, ou encore les entrepôts de données. Lorsque je dirigeais le CHU de Bordeaux, nous avons créé « Station e-santé », un tiers-lieu conçu pour mettre en relation start-up et professionnels de santé, afin de croiser les usages, les attentes et les solutions technologiques pour y répondre. Cela a très bien fonctionné.

Nous disposons aujourd’hui d’exemples tout aussi solides en Provence-Alpes-Côte d’Azur, qui montrent que cette méthode apporte des résultats concrets lorsqu’elle est structurée et pilotée dans la durée. Mais accélérer ne veut pas dire « ajouter des innovations » sans méthode. Dans un contexte de déficit, il est indispensable d’intégrer la dimension médico-économique dès le début. Nous devons être en mesure d’identifier précisément ce que l’innovation permet de réduire : hospitalisations évitables, passages aux urgences, examens de biologie, transports sanitaires, prescriptions de médicaments ou encore arrêts de travail… L’innovation n’a de sens que si elle améliore réellement le parcours, en évitant des étapes inutiles, en raccourcissant des délais, ou en rendant la prise en charge plus efficace et plus sûre.

C’est là que se joue l’équilibre entre innovation, sécurité et soutenabilité. Nous devons également faire évoluer nos modèles d’évaluation. Cela suppose d’adapter les exigences au niveau de risque, avec des standards maximaux lorsque la sécurité du patient est fortement engagée, comme c’est le cas pour les implants, les médicaments, certaines IA décisionnelles ou les sujets à enjeux éthiques et, à l’inverse, avec des procédures plus simples et plus rapides lorsque le risque est faible, notamment pour des innovations organisationnelles ou administratives. L’enjeu, après l’expérimentation, est ensuite de permettre une diffusion large lorsque le risque est limité et que la plus-value est démontrée. Mais cette diffusion ne peut pas être pensée comme un simple déploiement technique, elle doit être conditionnée à une intégration dans un schéma organisationnel clair et à un véritable accompagnement au changement.

Ces innovations transforment par ailleurs profondément les pratiques et donc la formation. Nous avons tous été formés dans un cadre qui, trente ans plus tard, est largement bouleversé. L’évolution est rapide, continue, et concerne toutes les disciplines. Le changement est quasi constant et nos façons de travailler, mais aussi de penser, évoluent parfois en quelques mois. Cela implique une formation continue pour tous et une capacité d’adaptation devenue essentielle. Enfin, dans un contexte budgétaire contraint, nous devons aussi assumer une logique de priorisation. Nous devons définir des priorités d’innovation au niveau national et régional pour concentrer l’effort sur les besoins les plus critiques. Nous devrons être plus sélectifs à l’avenir, non pas pour freiner l’innovation, mais pour choisir les innovations réellement pertinentes dans un secteur donné, au plus près des attentes des patients et des réalités des territoires.

Les troubles psychiques représentent le premier poste de dépenses de l’Assurance maladie (26 milliards d’euros par an). Paradoxalement, 50 % des personnes concernées ne sont pas prises en charge. La situation semble s’aggraver chez les jeunes, notamment depuis la Covid et avec l’impact des réseaux sociaux. Vous en avez fait une priorité régionale. Quelles actions sont aujourd’hui les plus pertinentes pour répondre à cette urgence et améliorer réellement l’accès aux soins ?

J’ai fait de la santé mentale, sujet que je porte depuis 20 ans, une priorité régionale parce que nous sommes face à un enjeu majeur de santé publique. Les chiffres sont particulièrement préoccupants : 55 % des jeunes de 18 à 24 ans ont déjà été concernés par un problème de santé mentale, un jeune sur trois estime ne pas prendre suffisamment soin de sa santé mentale, et le suicide constitue la deuxième cause de mortalité chez les 15-24 ans. Il est aussi important de rappeler que les jeunes ne sont pas les seuls concernés. Les agriculteurs, par exemple, particulièrement exposés à l’isolement, présentent un taux de suicide très inquiétant. Plus largement, toutes les personnes isolées, quels que soient leur âge ou leur métier sont davantage vulnérables.

Dans ce contexte, la crise de la Covid a joué un rôle à la fois de révélateur et d’accélérateur. Elle a été un révélateur parce que des jeunes confinés, privés d’interactions sociales, se sont tournés massivement vers les réseaux sociaux, avec le risque d’accentuer encore leur isolement. Elle a été un accélérateur parce que d’autres facteurs se sont imposés ou aggravés dans le même temps, comme l’écoanxiété, l’anxiété géopolitique et l’exposition continue aux conflits et aux crises à travers les médias et les réseaux sociaux. Ces derniers jouent d’ailleurs un rôle particulièrement fort, avec des algorithmes capables de capter et d’exploiter certaines fragilités émotionnelles. L’addiction aux écrans – qui concerne aussi les adultes qui passent parfois plusieurs heures par jour sur les réseaux sociaux – quasiment inexistante il y a dix ans, est devenue un sujet de santé mentale à part entière.

Face à cette urgence, les actions les plus pertinentes sont d’abord celles qui permettent de répondre rapidement aux situations critiques, notamment lorsque le risque suicidaire est présent. Plusieurs dispositifs ont été déployés, comme le 31 14, dédié à la prévention du suicide, ou VigilanS, qui assure le suivi après une tentative. En Provence-Alpes-Côte d’Azur, nous travaillons également avec l’association ASMA, qui accompagne des adolescents ayant fait une tentative de suicide grâce à une permanence téléphonique et un suivi au long cours. La disponibilité et la continuité de la réponse peuvent changer radicalement l’issue d’une situation, c’est donc un point essentiel en santé mentale. Améliorer réellement l’accès aux soins, c’est aussi rendre le recours plus simple, plus lisible, et plus accessible pour les patients qui ne sont pas forcément dans une urgence vitale mais qui souffrent. C’est tout le sens de dispositifs comme « Mon soutien psy », lancé en 2024, qui permet de bénéficier de douze consultations chez un psychologue. C’est un dispositif qui fonctionne très bien, avec une demande qui ne cesse d’augmenter.

Parallèlement, nous devons continuer à faire évoluer l’offre de prise en charge, pour mieux l’adapter à la diversité des besoins. Le secteur psychiatrique continue de se transformer avec les CMP, l’hospitalisation complète ou de jour, les équipes mobiles de psychiatrie, la montée en puissance des IPA en psychiatrie, ou encore la structuration progressive de la filière addictologie. Cette évolution est importante parce qu’elle permet de proposer des réponses plus graduées, plus mobiles, et parfois plus précoces. Nous développons également, dans le cadre du SAS, une prise en charge dédiée à la santé mentale, avec un accès possible à un psychiatre, un pédopsychiatre ou un psychologue selon la situation. L’objectif vise à faciliter l’orientation vers le bon professionnel, au bon moment, et éviter que des personnes restent sans solution pendant des semaines, voire des mois.

Cependant, au-delà des dispositifs, la santé mentale est avant tout un enjeu de société. C’est ce qui justifie pleinement qu’elle soit la Grande Cause nationale en 2025 et encore en 2026, car on ne peut pas la traiter uniquement par le prisme sanitaire. Pour obtenir des résultats durables, il faut mobiliser l’ensemble des acteurs : psychiatres, pédopsychiatres, psychologues, infirmiers, IPA, associations, pairs aidants, mais aussi l’école et les familles. L’école a un rôle fondamental à jouer avec un repérage précoce dès la maternelle et le primaire. Repérer plus tôt, intervenir plus tôt, orienter plus vite sont des conditions majeures pour éviter que les situations se dégradent, et pour limiter les ruptures de parcours. Enfin, je crois beaucoup à un levier souvent sous-estimé qu’est la montée en compétences de la population elle-même. Les Premiers Secours en Santé Mentale, largement développés en Australie depuis déjà 25 ans, apparaissent particulièrement utiles. Former le grand public permet de repérer plus tôt une personne en détresse, d’adopter les bons réflexes et, parfois, d’éviter un drame.

L’accès à l’information n’a jamais été aussi large, et pourtant la science est régulièrement remise en cause. Ce phénomène vous inquiète-t-il ? L’ARS a-t-elle un rôle à jouer pour soutenir les sociétés savantes, informer les citoyens et outiller les professionnels face à la désinformation ?

L’un des sujets les plus attaqués aujourd’hui, c’est la vaccination. Ce n’est d’ailleurs pas seulement une question française, c’est un enjeu mondial. Les fake news, les fake meds et les campagnes de désinformation circulent massivement sur Internet et les réseaux sociaux, parfois sous forme d’actions coordonnées qui visent directement nos démocraties. Nous l’avons vu de manière très nette pendant la crise de la Covid, mais aussi dans les mois et les années qui ont suivi. Depuis la pandémie, la science, et la vaccination en particulier, n’ont sans doute jamais été autant mises en cause. Il y a là un paradoxe frappant puisque nous sommes le pays de Pasteur et que nous avons inventé le vaccin. Il faut d’ailleurs souligner que pendant longtemps la vaccination n’était pas l’objet de contestations, notamment parce que nous disposions d’un recul scientifique solide et largement partagé.

Pourtant, aujourd’hui, les rumeurs et les fausses informations se diffusent à une vitesse considérable. Cela concerne bien sûr la vaccination contre la Covid, mais aussi celle contre la grippe ou encore le HPV. Et c’est d’autant plus préoccupant que sur le HPV, nous avons un retour extrêmement positif puisque les pays qui vaccinent massivement depuis dix ans ont déjà évité des milliers de cancers. Malgré cela, certains continuent d’affirmer qu’il ne faudrait pas se faire vacciner, et cette remise en cause de la science est évidemment très inquiétante. Face à cette situation, la ministre Stéphanie Rist a lancé en janvier 2026 une stratégie nationale de lutte contre la désinformation en santé, à la suite du rapport sur le sujet établi par Mathieu Molimard, Dominique Costagliola et Hervé Maisonneuve, auquel j’ai contribué. De nombreux acteurs sont aujourd’hui mobilisés pour contrer ces fausses informations. C’est un travail collectif, qui implique l’État, les professionnels de santé, les associations, mais aussi chacun d’entre nous.

Il arrive que certains professionnels eux-mêmes expriment des doutes ou des inquiétudes, ce qui renforce encore l’importance d’un discours commun, clair, cohérent et fondé sur des données scientifiquement établies. Nous devons absolument éviter un retour à une forme d’obscurantisme à l’ère d’Internet. Cela exige à la fois de la pédagogie et de la transparence : oui, un vaccin peut provoquer des effets indésirables et il faut le dire, mais il faut aussi rappeler que ne pas se vacciner expose à un risque infiniment plus élevé. Les vaccins ont sauvé des populations entières et pourtant, certaines maladies réapparaissent. Nous l’avons vu avec la rougeole, pour laquelle nous avons observé des foyers importants dans la région l’hiver dernier, alors même qu’elle avait quasiment disparu depuis des décennies. C’est profondément regrettable, et cela montre à quel point la vigilance doit rester constante.

Dans ce contexte, l’Agence régionale de santé, aux côtés de l’État, a un rôle à jouer et même une responsabilité pour soutenir un discours scientifique clair, cohérent et accessible. Concrètement, nous répondons systématiquement aux sollicitations de la presse, nous communiquons sur l’ensemble de nos supports « traditionnels » comme numériques, et nous adaptons nos messages pour qu’ils soient plus pédagogiques, plus incarnés, et plus proches des publics qui en ont le plus besoin. Nous travaillons par exemple avec l’Éducation nationale, notamment pour la vaccination HPV et méningocoque dans les collèges, en lien avec le recteur de la région académique. Nous mobilisons également des relais et des figures publiques, comme des sportifs ou des artistes, pour toucher des publics moins réceptifs aux messages institutionnels. L’enjeu, au fond, est de ramener de la science, du bon sens et de la confiance dans le débat. Cela suppose l’engagement de tous. Chaque professionnel de santé doit pouvoir répondre aux questions, expliquer, rassurer et accompagner. C’est un effort collectif, indispensable pour protéger la santé publique et éviter que des maladies que nous avions presque éradiquées ne reviennent durablement sur nos territoires.

D’ici 2030, plus d’un quart des Français pourrait être concerné par l’obésité. Cette « épidémie silencieuse » a des conséquences majeures sur la santé physique, la santé mentale, l’intégration sociale et la qualité de vie. La prévention reste pourtant très insuffisante. À l’échelle d’une ARS, pensez-vous pouvoir mobiliser durablement les professionnels et les citoyens pour faire de la lutte contre l’obésité une priorité de santé publique ?

L’obésité n’est pas seulement une question individuelle, c’est une épidémie silencieuse qui s’installe souvent dès l’enfance et révèle de manière très nette les inégalités sociales. En Provence-Alpes-Côte d’Azur, elle est quatre fois et demie plus fréquente dans les territoires les plus défavorisés. Nous ne pouvons donc pas espérer lutter efficacement contre l’obésité sans agir simultanément sur les inégalités sociales de santé et sans déployer une prévention précoce, large et continue. Cela suppose une approche de santé globale qui dépasse le seul champ du soin et mobilise plusieurs leviers tels que l’alimentation, l’environnement, l’urbanisme et l’accès à l’activité physique. Les études montrent par exemple que plus l’activité physique est intégrée au quotidien, plus l’alimentation est variée et équilibrée, plus l’accès au sport est facilité et plus le risque d’obésité diminue. Ces déterminants doivent donc être abordés ensemble, de manière coordonnée, et non uniquement sous un angle sanitaire. C’est d’ailleurs tout l’esprit des États généraux de l’obésité, qui se tiendront le 4 mars au ministère de la Santé et auxquels je participerai, sous l’impulsion d’Anne-Sophie Joly, la présidente et fondatrice du Collectif national des associations d’obèses (CNAO).

Concrètement, cette mobilisation doit commencer dès le plus jeune âge, avec une approche à 360 degrés prenant également en compte le cadre familial, les conditions de vie, l’exposition aux écrans, la qualité du sommeil, l’accès aux soins et les facteurs psychologiques. Nous savons aujourd’hui que plus le temps passé devant les écrans augmente, plus le risque de prise de poids s’élève, ce qui renforce l’importance d’une prévention fondée sur des habitudes de vie durables. C’est dans cet esprit qu’en Provence-Alpes-Côte d’Azur, nous accompagnons une cinquantaine de structures d’exercice coordonné dans le cadre du programme « Retrouve ton cap », déployé avec l’Assurance maladie, afin de proposer une prise en charge précoce, pluridisciplinaire et au plus près des familles, car l’obésité infantile est aussi un enjeu familial. En outre, parce que la réduction des inégalités territoriales est essentielle, la lutte contre l’obésité infantile et la promotion de l’activité physique sont désormais intégrées aux contrats locaux de santé, comme celui signé avec la ville de Marseille, dans une logique pleinement cohérente avec l’approche « One Health ».

Nous renforçons également le sport-santé, avec 41 maisons sport-santé déployées dans la région, en partenariat avec les villes et les départements. L’objectif est de rendre l’activité physique adaptée plus accessible, en particulier pour les publics les plus vulnérables, en s’appuyant à la fois sur la prescription d’activité physique et sur la formation des professionnels de santé, qui ne mobilisent pas encore suffisamment ce levier pourtant essentiel.

Comme nous venons de le voir, le vieillissement de la population, l’évolution de la démographie, la répartition des professionnels et la transformation des pathologies mettent notre système de santé sous tension. Il faut agir dans l’urgence, mais aussi penser le long terme. À quoi ressemblerait, selon vous, un territoire de santé idéal en 2035 ? Quels seraient ses principes clés d’organisation ?

Décrire un territoire de santé idéal n’est pas un exercice facile et pour cause : depuis cinquante ans, nous nous sommes souvent trompés. Le numerus clausus en est une illustration particulièrement révélatrice. Longtemps considéré comme une mesure pertinente, il s’est révélé avec le recul être une erreur majeure dont nous subissons encore les conséquences. Cela montre qu’une organisation pertinente à un moment donné peut devenir inadaptée ensuite. C’est précisément pour cette raison qu’un territoire de santé idéal est avant tout un territoire capable d’évoluer rapidement. Lorsqu’une organisation ne fonctionne pas, lorsqu’elle conduit à une impasse, il faut savoir s’arrêter, corriger et changer de cap. Un système de santé n’a de sens que s’il répond aux besoins de la population qu’il accompagne. S’il n’y parvient plus, il doit impérativement s’adapter aux enjeux du moment.

Lorsque nous avons travaillé il y a quelques mois sur cette notion de territoire idéal avec de nombreux professionnels, nos regards étaient parfois très différents, mais nous avons progressivement convergé vers quelques principes essentiels. Le premier principe est celui d’une gouvernance claire et partagée. C’est-à-dire un pilotage local fort, lisible, capable de fédérer les acteurs autour d’une vision commune. Et c’est lorsque la gouvernance territoriale est structurée et assumée que les politiques publiques gagnent réellement en efficacité.

Le deuxième principe est une offre de soins équilibrée et accessible, construite à partir de la réalité du terrain. Cela suppose de partir du nombre d’hôpitaux, de cliniques, de structures médico-sociales, de médecins ou d’infirmiers disponibles sur un périmètre donné, pour organiser les réponses en fonction des besoins réels de la population. Mais cette offre, aussi riche soit-elle, ne peut fonctionner que si elle repose sur un troisième principe : la coordination. Dès qu’il y a un défaut de coordination, on génère du gaspillage, du temps perdu, et une mobilisation inefficace des ressources, ce qui est particulièrement regrettable là où les tensions d’accès aux soins sont déjà fortes. Cette coordination doit exister entre l’hôpital, la ville, le médico-social et le domicile, mais aussi entre le secteur public, le privé lucratif et le privé non lucratif.

La France dispose d’un système très complet, mais sa richesse même en fait un système complexe. Contrairement à d’autres pays où l’architecture est plus unifiée, notre pluralité d’acteurs est à la fois une force et un défi. À cet égard, la coopération doit l’emporter sur la compétition, car lorsque les ressources se raréfient et que les budgets raccourcissent, il devient indispensable de mutualiser. Sur le terrain, tous les professionnels le disent, qu’ils soient médecins ou paramédicaux, issus du public ou du privé : nous ne nous coordonnons pas encore suffisamment. Les agences régionales de santé ont un rôle majeur à jouer pour encourager et structurer cette dynamique.

Un territoire de santé idéal est aussi un territoire qui assume pleinement l’entrée dans une santé augmentée et connectée. En quelques années, parfois en quelques mois, nous avons changé de dimension : la télémédecine, la télésanté, la télésurveillance et l’intelligence artificielle sont devenues des outils incontournables. Qu’il s’agisse du dépistage, de l’aide au diagnostic, des prédictions, de la rédaction de comptes rendus, de la gestion des flux ou de l’efficience organisationnelle, ces outils transforment déjà le système. Les dispositifs connectés ouvrent eux aussi des perspectives nouvelles, notamment pour le télésuivi, et permettent des avancées majeures dans des domaines comme la cardiologie ou le suivi des maladies chroniques.

Cet idéal ne peut cependant pas être uniquement technologique, il doit également reposer sur une approche globale de la santé. Un territoire performant doit s’inscrire dans la logique du « One Health », en intégrant les déterminants sociaux et environnementaux que sont le logement, l’emploi, l’éducation, la pollution, ou encore l’alimentation. Ce mouvement est mondial, et l’on voit de plus en plus d’acteurs vouloir s’y engager, tant il apparaît désormais comme une évidence pour construire l’avenir. Enfin, un territoire de santé idéal repose sur un dernier principe : la transparence et l’évaluation continue. Pour restaurer et renforcer la confiance des citoyens, il faut des données publiques accessibles, compréhensibles et fiables. Il faut aussi accepter d’évaluer en permanence les actions menées. Dans un monde qui évolue aussi vite, continuer à déployer une action inefficace n’est pas seulement inutile, c’est coûteux. Cela suppose donc de savoir reconnaître quand on se trompe, de rectifier le tir et d’adapter sa stratégie.