Tribune

« L’approche One Health ne propose pas de « faire plus avec moins », mais bien de faire autrement »

Par
Raphaël Canonne,
Jeune délégué français au G20 Youth Summit (Y20), Institut Open Diplomacy

Crises sanitaires, dérèglement climatique, perte de biodiversité, tensions géopolitiques, restrictions budgétaires : l’époque est celle de la polycrise1. Face à cette accumulation de chocs systémiques, une tentation persiste : traiter chaque problème isolément, à budget constant et à gouvernance inchangée. Cette approche n’est plus soutenable.

Dans ce contexte pourtant contraint, une dynamique positive émerge : le développement progressif de l’approche Une Seule Santé (One Health). Celle-ci repose sur un constat désormais bien établi selon lequel la santé humaine, la santé animale et la santé des écosystèmes sont profondément interdépendantes. Zoonoses, antibiorésistance, pollution de l’air, insécurité alimentaire ou encore maladies vectorielles constituent autant de manifestations d’un même déséquilibre systémique2.

Un concept prometteur pour lequel une question demeure : comment passer des principes à l’action, alors même que les marges de manœuvre fiscales se réduisent3 ?

À l’international, un panel d’experts de haut niveau réunit les Organisations mondiales de la santé (OMS), de la Santé animale (OMSA), de l’Alimentation et de l’Agriculture (FAO) ainsi que le Programme des Nations unies pour l’environnement (PNUE). Ensemble, ils affirment que la crise sanitaire mondiale ne peut être dissociée des crises environnementales et climatiques, mettant en lumière l’importance d’une approche globale et intégrée4.

En France, cette dynamique se concrétise depuis plusieurs années déjà à travers une implication forte de la société civile d’une part, et par l’action institutionnelle d’autre part, avec Santé publique France et l’ANSES supervisant la majorité des travaux nationaux. Cette dernière, accompagnée par le CNRS, l’INRAE et l’INSERM, envisage d’ailleurs de publier prochainement un plan d’action national One Health concret et opérationnel5. Cet engagement se prolonge également à travers l’organisation d’événements majeurs, comme le Forum One Sustainable Health à Lyon en 2025 et l’annonce d’un Sommet mondial One Health prévu en avril 2026.

Notons que dans notre contexte de rigueur budgétaire, l’approche One Health est de plus en plus reconnue comme économiquement rationnelle. Puisque les investissements préventifs (surveillance intégrée, vaccination animale, adaptation climatique, réduction de l’usage des antibiotiques) génèrent des bénéfices sanitaires et économiques largement supérieurs à leurs coûts initiaux2.

Ainsi, l’approche One Health ne propose pas de « faire plus avec moins », mais bien de faire autrement : agir en amont, décloisonner les politiques publiques et rechercher des co-bénéfices sanitaires, environnementaux et économiques.

Plusieurs exemples concrets montrent que l’approche fonctionne lorsqu’elle est territorialisée et structurée sur la durée6. À Lyon ou Munich, des politiques d’urbanisme intègrent désormais les liens entre climat, santé et biodiversité7. En Grèce, des programmes éducatifs articulent nutrition, environnement et santé dès la petite enfance8. En Inde, des politiques agroécologiques à grande échelle ont démontré qu’il était possible d’améliorer simultanément les rendements agricoles, la santé des populations et la biodiversité9. Dans plusieurs pays d’Afrique et d’Asie tribune du Sud, des programmes de prévention communautaire combinant santé humaine et animale ont réduit durablement la prévalence de certaines maladies zoonotiques10. Pourtant, malgré le récent essor du concept et sa reconnaissance claire, l’approche One Health reste aujourd’hui insuffisamment opérationnalisée. Les différentes initiatives restent souvent fragmentées, parfois expérimentales, rarement dotées de financements pérennes et encore trop peu intégrées dans les architectures budgétaires et administratives classiques. Le Forum One Sustainable Health de Lyon (2025) a mis en lumière ce paradoxe : One Health est largement reconnu comme pertinent, mais demeure mal adapté aux logiques actuelles de gouvernance et de financement public, historiquement conçues pour le cloisonnement sectoriel11.

Il apparaît que plusieurs faiblesses structurelles entravent aujourd’hui le déploiement effectif de One Health :

– Des données difficiles à exploiter : la fragmentation des données humaines, animales et environnementales, combinée à une interopérabilité insuffisante, freine la mise en place de systèmes d’alerte précoce réellement intégrés ;

– Une gouvernance encore cloisonnée : il apparaît clairement à l’international, et à moindre mesure à l’échelle nationale, que les ministères et agences sanitaires continuent de fonctionner en silos, sans véritable chef de file national doté d’un mandat transversal fort ;

– Des financements fragmentés et court-termistes : la dépendance à des projets ponctuels, l’absence de budgets explicitement fléchés One Health et la faible articulation entre financements santé, climat et biodiversité compromettent la durabilité des actions ;

– Une opérationnalisation insuffisante : les stratégies relatives au One Health manquent encore sou- vent d’objectifs mesurables, de calendriers précis et de responsabilités clairement attribuées, ce qui limite leur mise en œuvre concrète ;

– Un risque de « One Health washing » : le concept étant parfois utilisé comme un label politique ou communicationnel, sans remise en cause des modèles agricoles, alimentaires ou industriels dominants.

– Des résistances culturelles, économiques et politiques : le poids des lobbies, la sensibilité de certains leviers (alimentation, antibiotiques) et la difficulté à accepter des bénéfices différés ralentissent les réformes structurelles ;

– Une appropriation encore limitée par la société civile, alors même qu’elle est indispensable à la légitimité et à la durabilité des politiques One Health ;

– Des enjeux spécifiques difficiles à traiter, notamment dans les territoires ultramarins, où les vulnérabilités sanitaires, environnementales et climatiques exigent des réponses spécifiques et différenciées.

À partir de ces constats, les acteurs du milieu identifient plusieurs leviers réalistes, mesurables et progressifs pouvant être utilisés pour inverser la tendance, même sous contrainte fiscale11.

– Une gouvernance intersectorielle forte est un prérequis à l’implémentation réussie à grande échelle de One Health. Il est nécessaire de dépasser durablement les logiques ministérielles en silos, en instituant et renforçant les instances de pilotage transversales telles que l’ANSES. Il faut également les doter d’un réel pouvoir d’arbitrage et associer à leurs travaux l’État, les collectivités, les agences, les chercheurs et la société civile. Sans ce cadre, l’approche Une Seule Santé restera incantatoire ;

– L’opérationnalisation de One Health suppose un changement de paradigme budgétaire. Les financements doivent devenir pluriannuels, intégrés et fléchés vers la prévention (fonds One Health, fléchage de recettes environnementales, financements mixtes public-privé), en reconnaissant que les investissements environnementaux, agricoles ou territoriaux constituent également des investissements sanitaires. Il est indispensable de sortir de la logique de projets ponctuels au profit de mécanismes durables et mutualisés ;

– Déployer une plateforme nationale de données One Health intégrant données sanitaires, vétérinaires et environnementales, selon des standards d’interopérabilité et de gouvernance éthique. Anticiper les crises sanitaires exige des systèmes de surveillance intégrés. Le partage et l’interopérabilité des données de santé humaine, animale et environnementale constituent une priorité, tout comme le soutien à une recherche véritablement transdisciplinaire, capable d’éclairer l’action publique et les décisions budgétaires ;

– One Health ne pourra s’imposer sans l’adhésion des professionnels et des citoyens12. Cela passe par l’éducation à la prévention, le renforcement de la formation initiale et continue, la sensibilisation et l’implication des acteurs de terrain afin de faire de One Health un projet collectif, ancré dans les territoires et socialement accepté. Soutenir des projets territoriaux participatifs associant citoyens, professionnels et collectivités. Cette appropriation est également indispensable pour limiter l’influence de certains intérêts sectoriels et éviter un risque croissant de One Health washing, où le concept serait mobilisé à des fins de communication sans transformation réelle des pratiques ;

– Intégrer systématiquement une analyse conjointe des impacts sanitaires, environnementaux et sociaux dans l’évaluation des politiques publiques, afin d’orienter les décisions vers les options les plus protectrices de la santé globale et les plus efficientes à long terme.

Prévu en France en avril 2026, le premier Sommet mondial One Health constituera une opportunité stratégique décisive. Il ne devra pas être un sommet de plus, mais un moment de bascule, débouchant sur : des engagements mesurables et suivis, des mécanismes de gouvernance renforcés, et une intégration réelle de One Health dans les politiques publiques nationales et internationales. Il est l’opportunité de faire savoir que même dans un monde contraint, l’approche « Une Seule Santé » n’est pas un luxe. C’est une réorganisation nécessaire de notre manière de penser la santé, la prévention et la solidarité entre humains et avec leur environnement.

Alors aujourd’hui, la question n’est plus de savoir si nous pouvons nous le permettre, mais si nous pouvons encore nous permettre de faire autrement.

Sources :

1 : Rapport : Comprendre et combattre la polycrise. (2025). Open Diplomacy. https://www.open-diplomacy.fr/masterpage-polycrise-bas-cule-historique-changement-epoque

2 : One Health. (2022, 9 mai). World Health Organization. https://www.who.int/health-topics/one-health#tab=tab_1

3 : Loi de financement de la Sécurité sociale pour 2025 | budget.gouv.fr. https://www.budget.gouv.fr/reperes/finances_publiques/articles/loi-financement-securite-sociale-2025

4 : One Health High-Level Expert Panel (OHHLEP). (2025, 27 mars).https://www.who.int/groups/one-health-high-level-expert-panel

5 : « Nous allons proposer la stratégie de recherche One Health française ». (2025, 3 novembre). CNRS. https://www.cnrs.fr/fr/actualite/nous-allons-proposer-la-strategie-de-recherche-one-health-francaise

6 : Salvi, N. (2025, 17 décembre). Transition écologique et One Health à l’hôpital : quelle réalité ? CRAPS. https://www.thinktankcraps.fr/transition-ecologique-et-one-health-a-lhopital-quelle-realite/

7 : One Health : une approche de santé globale | Ville de Lyon. https://www.lyon.fr/actions-et-projets/lyon-ville-sant%C3%A9/One-Health-une-approche-de-sant%C3%A9-globale

8 : Papageorgiou, S. (2025). Integrated Action Plan City of Elefsina.URBACT. https://urbact.eu/sites/default/files/2025-12/IAP%20Elefsi-na%20%28EN%29.pdf

9 : Berger et al. (2025). India’s agroecology programme, ‘Zero Budget Natural Farming’, delivers biodiversity and economic benefits without lowering yields. Nature ecology & evolution, 9(11), 2057–2068. https://doi.org/10.1038/s41559-025-02849-7

10 : Prezode. (2025, 23 octobre). PREZODE in Action in the Global South – Prezode. https://prezode-initiative.org/en/preacts/

11 : One Sustainable Health Forum. (2023). Conference report : Healthy Planet for healthy Life ! https://fondation-usdt.org/wp-content/uploads/2025/12/0-OSH-declaration_2025_BAT_basse-def.pdf

12 : Krabansky, F. (2023). Retrouver un réel impact en santé avec les concepts One Health et la santé dans toutes les politiques. CRAPS.https://www.thinktankcraps.fr/retrouver-un-impact-sante-one-health-
politiques/