Tribune

L’IA représente incontestablement un choc pour l’assurance maladie complémentaire

Par
Vincent Lequenne,
Président d’OXEA Conseil

La diffusion de l’intelligence artificielle générative dans l’économie constitue un choc structurel sans précédent pour le marché du travail. En France, où comme le mentionnait récemment J-C. Trichet1, le sujet ne passionne pas encore autant qu’aux Etats-Unis, une étude Coface-OEM d’avril 2026 estime que 3,8% des emplois sont d’ores et déjà fragilisés, et que jusqu’à 16,3% des emplois salariés – soit environ 5 millions de personnes – pourraient être impactés dans les deux à cinq prochaines années. La théorie schumpétérienne de la destruction créatrice s’applique donc pleinement, mais sous une forme accélérée et asymétrique : la vitesse de diffusion de l’IA et la qualité des emplois détruits rendent beaucoup plus incertain le temps nécessaire pour que les emplois nouveaux compensent la vague de destructions.

Contrairement aux révolutions industrielles précédentes qui ciblaient surtout les emplois manuels peu qualifiés, l’IA menace en priorité les professions intellectuelles et les cadres. Ce choc a des conséquences lourdes sur le financement de la protection sociale, et en particulier sur l’assurance maladie complémentaire (AMC). Mais il porte aussi en germe une recomposition du marché, qui pourrait redonner aux mutuelles un avantage stratégique qu’elles avaient en partie perdu depuis l’ANI et la généralisation de la complémentaire santé d’entreprise.

1. Un choc d’emplois qui fragilise le collectif

L’IA ne remplace plus seulement des tâches manuelles, mais des pans entiers de travail intellectuel : fonctions administratives, services clients, comptabilité, juridique, marketing, etc. Les plans d’automatisation se traduisent par des suppressions d’emplois, des non‑remplacements ou des sous‑traitances à des indépendants.

Pour la protection sociale, l’impact est double :
– une baisse des cotisations assises sur le travail salarié, alors même que les besoins de santé, notamment mentale, augmentent ;
– une fragilisation directe de la complémentaire santé collective, puisqu’à chaque disparition de poste, un assuré sort du contrat d’entreprise.

La portabilité des droits joue un rôle de coussin, mais temporaire. Une fois la période de portabilité écoulée, l’ancien salarié doit choisir : souscrire une complémentaire individuelle, souvent plus chère et moins généreuse que son ancien collectif, ou renoncer à une partie de sa couverture.

2. Montée du non-salariat : le retour forcé à l’individuel

Le choc IA ne produit pas seulement du chômage : il accélère la montée du non‑salariat et des formes d’emploi hybrides. Freelances du numérique, auto‑entrepreneurs, travailleurs de plateformes, multi‑actifs cumulent missions et statuts, souvent hors du périmètre de la complémentaire santé d’entreprise obligatoire.

Concrètement, cela signifie que :
– une part croissante de la population active ne bénéficie plus d’une couverture collective financée par l’employeur ;
– la question de la complémentaire santé redevient un choix individuel, sous contrainte de revenu et de lisibilité de l’offre ;
– les trajectoires professionnelles deviennent discontinues (portabilité, périodes sans emploi, indépendance, retour éventuel au salariat), ce qui appelle des produits capables d’accompagner ces transitions.

Autrement dit, la dynamique induite par l’IA “dé‑collectivise” une partie du marché de la santé complémentaire et reconstitue un marché individuel de grande ampleur.

3. Un contexte qui rappelle l’avant‑ANI

Avant la généralisation de la complémentaire santé d’entreprise, le marché français de l’AMC était nettement structuré autour des contrats individuels. Sur ce terrain, les mutuelles occupaient une place centrale, notamment auprès :
– des retraités et des chômeurs,
– des salariés de petites entreprises,
– des indépendants et professions libérales,
– des publics modestes ou éloignés des grands groupes.

L’ANI a changé la donne en faisant du contrat collectif obligatoire le pivot de la couverture santé des salariés. Les assureurs et groupes de protection sociale, plus puissants sur les grands comptes et les appels d’offres, ont logiquement pris l’ascendant sur ce segment. Les mutuelles sont restées très présentes sur l’individuel, mais celui‑ci a perdu du poids relatif face au collectif.

La vague IA, en réduisant l’emploi salarié stable et en alimentant la diversification des statuts, crée un mouvement inverse :
– moins de “CDI classiques” couverts par des collectifs d’entreprise,
– plus de périodes “hors collectif” à couvrir en individuel,
– plus d’indépendants et de micro‑entrepreneurs à assurer en dehors de tout employeur.

Pour les mutuelles, ce scénario ressemble à une forme de “retour à l’avant‑ANI”, mais dans un monde du travail beaucoup plus fragmenté.

4. Une fenêtre stratégique pour les mutuelles

Cette recomposition ouvre une fenêtre stratégique que les mutuelles peuvent saisir si elles agissent vite.

4.1. Reprendre la main sur le marché individuel

Le premier levier est évident : investir massivement le segment individuel en l’adaptant aux nouvelles trajectoires professionnelles. Cela implique :
– des offres modulaires, que l’on peut renforcer ou alléger selon que l’on est en portabilité, en CDD, en freelance ou en micro‑entreprise ;
– des produits “passerelle” spécifiques de sortie de collectif, pour éviter les ruptures de couverture à la fin de la portabilité ;
– des tarifs lisibles et maîtrisés pour des publics exposés (jeunes précaires, multi‑actifs, seniors en transition), afin de limiter le renoncement aux soins.

Sur ce terrain, les mutuelles disposent d’atouts historiques : connaissance de l’individuel, image de solidarité, proximité avec les territoires et les branches professionnelles.

4.2. Devenir l’assureur santé des nouveaux indépendants

Le deuxième levier est de se positionner comme l’interlocuteur naturel des nouveaux indépendants et des travailleurs de plateformes. Cela suppose d’aller au‑delà du simple remboursement de soins pour proposer :
– des packages santé + prévoyance + protection du revenu adaptés à des revenus irréguliers ;
– des solutions collectives “de substitution” via des groupements (coopératives d’indépendants, espaces de coworking, plateformes responsables) ;
– un accompagnement sur la prévention, la santé mentale, l’équilibre vie pro/vie perso, particulièrement critiques pour ces travailleurs très exposés à la charge mentale et à l’isolement.

Là encore, le positionnement mutualiste – non lucratif, orienté vers la protection plutôt que le rendement financier – peut faire la différence.

4.3. Utiliser l’IA sans trahir l’ADN mutualiste

Enfin, les mutuelles peuvent retourner l’IA à leur avantage, en l’utilisant comme outil de différenciation :
– fluidifier les parcours adhérents (adhésion, remboursement, services) ;
– cibler la prévention et l’accompagnement sans basculer dans une hyper‑segmentation tarifaire ;
– mieux détecter les signaux faibles de souffrance psychique ou de renoncement aux soins, pour intervenir en amont.

L’enjeu est de montrer qu’il est possible d’utiliser l’IA pour mieux mutualiser et mieux protéger, et non pour trier les risques les plus rentables.

5. De la menace au rééquilibrage

L’IA représente incontestablement un choc pour l’assurance maladie complémentaire : baisse de la base de cotisants salariés, montée du non‑salariat, aggravation des risques psychosociaux. Mais ce même choc recompose le marché en profondeur et redonne une place centrale aux contrats individuels, là où l’ANI avait fait du collectif d’entreprise la norme.

Pour les mutuelles, c’est une menace si elles restent positionnées comme de simples suiveurs d’un modèle façonné par le collectif et les grands comptes. C’est au contraire une opportunité historique si elles assument pleinement ce que la nouvelle configuration du travail dessine : un besoin massif de protection individuelle, pour des parcours heurtés, dans un environnement incertain.

En investissant ce “nouveau individuel” – celui des indépendants, des travailleurs de plateformes, des salariés en transition – et en utilisant l’IA comme outil au service de la solidarité plutôt que de la sélection, les mutuelles peuvent transformer la vague IA en levier de rééquilibrage face aux compagnies d’assurance et aux groupes de protection sociale, et retrouver une position centrale dans l’architecture de la protection sociale française.

Source :

Ancien gouverneur de la Banque de France. Propos tenus lors de la remise du prix Turgot en mars 2026