Tribune

« Deux voies s’opposent : le coup de rabot budgétaire, brutal et inefficace, ou bien la voie de la prévention, de la qualité et de la pertinence des soins »

Par
Franck Devulder,
Président de la CSMF

Enfin ! Enfin la pertinence a fait une timide apparition dans la convention médicale signée en juin 2024. Enfin… car, dans ce domaine, la France est à la traîne. La Suède a été pionnière dès les années 1970, en instaurant un système de recueil des indicateurs de qualité des soins et des pratiques.

Mais interrogeons-nous : pourquoi aller vers la pertinence ? Et d’ailleurs, qu’est-ce que la pertinence ?

En consacrant 12 % de son produit intérieur brut à la santé, la France se place au 3ᵉ rang des pays de l’OCDE. Imaginer que cette part puisse croître indéfiniment est illusoire. Or, les transitions démographiques ne feront qu’alourdir nos dépenses. Deux voies s’opposent : le coup de rabot budgétaire, brutal et inefficace, ou bien la voie de la prévention, de la qualité et de la pertinence des soins.

Nous devons, avec force, engager une véritable politique de prévention. La prévention primaire est l’affaire de tous, de tous les ministères, peut-être même davantage que du seul ministère de la Santé. Elle doit devenir une grande cause nationale, tant pour ses vertus humanistes qu’économiques. L’exemple de l’obésité, dont l’incidence ne cesse d’augmenter et qui aggrave les inégalités sociales et territoriales, est à ce titre particulièrement démonstratif.

La prévention secondaire et tertiaire, elles, relèvent pleinement des professionnels de santé. Ceux-ci doivent s’y engager et y être incités : c’est une politique de droits mais aussi de devoirs. Quant aux usagers, ils doivent être responsabilisés. La liberté individuelle est essentielle, mais elle ne peut se concevoir sans responsabilité individuelle.

La pertinence, rien que la pertinence, toute la pertinence !

La médecine a changé. Si le colloque singulier reste essentiel, il faut bannir certains adages trop souvent répétés :

– Non, nous n’avons pas d’« obligation de moyens » qui justifierait de prescrire tous les examens imaginables.


– Non, la médecine n’est pas un art que nous réinventons, seul, dans le secret d’une consultation.


La médecine d’aujourd’hui est une science, fondée sur la preuve, adaptée à la situation du patient et enrichie de la concertation pluriprofessionnelle. C’est sur cette base que doit se déployer la pertinence.

Rappelons-le avec force : le seul capable d’avoir une vision globale de son parcours de soins, c’est bien le patient. Penser la pertinence et la qualité, c’est définir et partager des indicateurs. Ces indicateurs ne doivent pas concerner seulement les médecins et les patients, mais l’ensemble des acteurs du parcours de soins.

Encore faut-il expliquer la démarche : il ne s’agit pas de punir, d’opposer ou de stigmatiser. Aucun médecin, aucun soignant n’agit sans le souci constant de bien faire. La pertinence, c’est au contraire un cercle vertueux d’amélioration des pratiques, dans lequel tous les acteurs doivent être gagnants.

L’expérience étrangère, en Europe comme en Amérique du Nord, montre que ces démarches reposent toujours sur l’impulsion des collèges professionnels. Et partout où elles réussissent, la reconnaissance et la valorisation des soignants ont été des leviers puissants. La simplicité est aussi une clé. L’intelligence artificielle, encadrée par l’humain comme le prévoit l’IA Act, apportera un appui précieux à cette simplification.

En conclusion, penser la sobriété en santé, c’est penser prévention, qualité et pertinence. Ces trois mots clés sont ceux qui garantiront à nos concitoyens un accès durable à des soins de qualité. Ce sont eux, aussi, qui nous permettront d’écrire, ensemble, les 80 prochaines années de notre Sécurité sociale, qui célèbre cette année son 80ᵉ anniversaire.