Tribune

Dans un système de santé sous tension, la tentation est grande de chercher des réponses simples à des problèmes structurels

Par
Marion Da Ros Poli,
Présidente de l’ANEMF

L’esprit critique est devenu un mot-valise. On l’invoque comme on brandit un totem, censé nous protéger des dérives contemporaines : fake news, complotisme, populisme, défiance envers les institutions, etc. Pourtant, à force de le citer, on en oublie l’essentiel : l’esprit critique n’est ni inné, ni automatique, ni confortable. Il est une pratique exigeante, parfois ingrate, mais toujours politique.

Dans une société saturée d’informations, la question n’est plus tant de savoir si nous avons accès aux faits, mais si nous sommes encore capables de les hiérarchiser, de les contextualiser et, surtout, de les penser.

Néanmoins, nous aimons croire que nos opinions nous appartiennent. Qu’elles sont le produit d’une réflexion personnelle, autonome, éclairée. Emmanuel Kant définissait pourtant l’esprit critique comme la sortie de l’« état de minorité », c’est-à-dire la capacité à penser par soi-même sans se laisser guider par une autorité extérieure. Deux siècles plus tard, cette injonction n’a rien perdu de sa radicalité. Car nos esprits sont traversés de biais, largement documentés par les sciences cognitives. Daniel Kahneman a montré combien notre pensée est gouvernée par des raccourcis mentaux, efficaces mais trompeurs.

Nous ne cherchons pas la vérité : nous cherchons la confirmation. Nous ne raisonnons pas contre nos croyances, mais à partir d’elles.

À cela s’ajoute une caractéristique propre à notre époque : la délégation de la pensée. Les algorithmes décident de ce qui mérite notre attention. Les formats courts imposent leur temporalité. Et désormais, l’intelligence artificielle est capable de structurer nos raisonnements, parfois mieux que nous-mêmes. Le danger principal n’est pas qu’elle se trompe, mais qu’elle nous dispense de l’effort de penser.

Hannah Arendt alertait déjà sur le risque d’une pensée remplacée par la répétition de discours dominants. Ce qu’elle appelait la « banalité du mal » n’était pas l’absence d’intelligence, mais l’absence de réflexion. Aujourd’hui, cette absence n’est plus imposée par la censure, mais par la vitesse.

Nous vivons dans une société où réagir est plus valorisé que comprendre. Où l’indignation tient lieu d’analyse. Où l’opinion instantanée supplante le raisonnement construit. Le sociologue Pierre Bourdieu parlait d’une violence symbolique qui agit précisément parce qu’elle est invisible : elle façonne nos cadres de pensée sans jamais se présenter comme telle.

En santé, à présent, la question de l’esprit critique est loin d’être abstraite. La médecine moderne s’est construite contre les certitudes non interrogées, contre l’argument d’autorité, contre les traditions non évaluées. Karl Popper rappelait d’ailleurs que la science progresse non par l’accumulation de vérités, mais par la réfutation permanente de ses hypothèses.

Pourtant, jamais les discours simplificateurs n’ont été aussi audibles dans le champ sanitaire. Confusion entre expérience individuelle et preuve scientifique, diffusion massive de fausses informations médicales, remise en cause globale de l’expertise : en prenant ne serait-ce que la crise du Covid-19, on identifie aisément la profonde fragilité de notre rapport collectif à la connaissance.

Cependant, cette crise était aussi la nôtre. Avions-nous suffisamment formé les soignants à l’esprit critique, au doute, à l’incertitude ? Savions-nous expliquer la complexité sans l’écraser ? Nul ne pouvait accabler les « non-sachants », nous l’étions tous, à différentes échelles.

Rappelons que dans un système de santé sous tension, la tentation est grande de chercher des réponses simples à des problèmes structurels.

C’est d’ailleurs ici que le militantisme prend tout son sens. Au sein de l’ANEMF, nous portons des combats complexes, techniques, profondément politiques : actions en faveur de la qualité de vie étudiante, défense d’un système de santé solidaire et attractif, opposition aux propositions démagogiques, etc.

Ces luttes exigent précisément ce que notre époque fragilise : la capacité à déconstruire des discours simplistes, à analyser des politiques publiques au-delà des slogans, à produire une intelligence collective. Nous sommes souvent accusés de corporatisme, parfois de naïveté. Pourtant, ce que nous revendiquons, c’est un devoir de véritablement penser les solutions, avec celles et ceux qui s’engagent aujourd’hui pour faire le système de santé de demain.

L’intelligence collective n’est pas la somme d’opinions individuelles persuadées de détenir la vérité. C’est un processus conflictuel, argumenté, parfois inconfortable. Elle suppose l’esprit critique, y compris envers soi-même.

Par conséquent, exercer son esprit critique aujourd’hui ne se résume pas à lire quelques articles, à écouter des experts ou à signaler des fake news. C’est un effort quotidien qui implique de s’exposer à l’incertitude, de supporter le doute et d’accepter de remettre en question ses propres convictions.

Dans une société qui valorise la rapidité, la viralité et la réaction émotionnelle, cet effort devient presque subversif. Il nécessite de ralentir volontairement, de créer des espaces pour la réflexion, de prendre le temps de lire des textes longs, contradictoires, de confronter des sources et de résister à l’immédiateté qui transforme le débat en flux continu. La lecture critique (et non passive) est finalement un acte politique : elle oblige à hiérarchiser l’information, à distinguer opinion et analyse, ressenti et raisonnement.

Enfin, l’esprit critique, aujourd’hui, implique aussi une forme d’humilité active. Il s’agit de reconnaître ce que nous ne savons pas, d’accepter le doute comme condition de toute réflexion sérieuse, et de résister à la tentation de la solution immédiate et séduisante. Jacques Ellul mettait en garde contre la logique imposée par la technique : elle simplifie, elle standardise, elle rend l’action presque automatique. Face à cela, réfléchir lentement, confronter, discuter et rester vigilant deviennent des actes de résistance.

Ainsi, exercer son esprit critique est un processus multidimensionnel : individuel et collectif, intellectuel et pratique, lent et fermé aux injonctions de l’instantané. C’est accepter de passer du temps à penser, à douter, à argumenter, à confronter, à lire, à écrire, à écouter. Tout ce que le secteur médical d’aujourd’hui devrait être, en vain.

Foucault écrivait que la critique consiste à « ne pas être gouverné comme cela ». Aujourd’hui, en santé comme en politique, peut-être faudrait-il ajouter : ne pas penser comme cela, automatiquement, sans examen.

Bien qu’acquis, l’esprit critique n’est pas un luxe académique. C’est une nécessité collective. Et sans doute l’un des combats les plus urgents de notre temps.

Sources :

Emmanuel Kant, Qu’est-ce que les Lumières ? – 1784

Hannah Arendt, Eichmann à Jérusalem – 1963

Pierre Bourdieu, La domination masculine – 1998

Karl Popper, La logique de la découverte scientifique – 1934

Daniel Kahneman, Système 1 / Système 2 : Les deux vitesses de la pensée – 2011

Jacques Ellul, Le système technicien – 1977