Tribune

Par Zaynab Riet,
Déléguée générale de la Fédération Hospitalière de France (FHF)
À l’aube du franchissement de la septième limite planétaire, et face à l’urgence climatique, aux tensions sur les ressources et les produits de santé, mais aussi aux limites structurelles des systèmes de santé, la sobriété devient une nécessité.
Loin de mettre en péril le bien-être, le soin ou même la consommation dans son ensemble, elle invite à repenser en profondeur nos pratiques pour concilier qualité des soins, bon fonctionnement des établissements, viabilité économique et responsabilité environnementale. La FHF s’engage pleinement dans cette transformation écologique du système de santé, en mobilisant les établissements de santé et médico-sociaux publics autour de leviers concrets et d’une vision partagée : celle d’un système de santé plus sobre.
La pertinence des soins comme socle de la sobriété
La sobriété commence dans l’acte de soin. Elle interroge la finalité de chaque examen, chaque traitement, chaque prescription, chaque dispensation, chaque acte. Est-ce utile ? Est-ce la meilleure option, y compris du point de vue de son impact environnemental ? Ces questions sont au coeur de la trentaine de webinaires diffusés par la FHF depuis mars 2022 et du Prix de thèse sur la pertinence des soins et des parcours remis tous les deux ans par la FHF, qui récompense des travaux de recherche éclairant de nouveaux chemins : éco-prescription, évaluation du bénéfice médical réel d’examens ou d’interventions, optimisation des parcours pour éviter les actes redondants ou encore les transports évitables (particulièrement nombreux et coûteux en France)…
Cette démarche s’inscrit dans une dynamique globale de qualité des soins : à qualité et sécurité égale, des actes moins impactants et plus pertinents.
Moins acheter, mieux acheter
L’acte d’achat est un levier stratégique majeur, le rapport de The Shift Project l’a bien décrit en lui attribuant l’essentiel des émissions de gaz à effet de serre du secteur[1]. La FHF a formulé, dans ses 50 propositions de novembre 2023, un appel clair : acheter moins, acheter mieux.
Cela suppose de sortir d’une logique de surconsommation pour privilégier la durabilité, la réparabilité, la mutualisation et l’économie circulaire en général (réutilisation, revente, don, achat d’occasion…), autant de concepts qui ont un impact économique et environnemental positif pour ceux qui les pratiquent.
Lutter contre tous les gaspillages
La sobriété, c’est aussi traquer le gaspillage sous toutes ses formes : gaspillage alimentaire dans la restauration hospitalière, gaspillage de médicaments à l’hôpital (étude RésOMéDIT-C2DS sur les médicaments jetés à l’hôpital, septembre 2025) et en ville (rapport de la Cour des comptes sur le bon usage des produits de santé, septembre 2025), gaspillage de dispositifs médicaux ou encore gaspillage des ressources (eau, énergie).
L’exemple des produits de santé est symptomatique d’une inaction structurelle : environ 9 000 tonnes de médicaments non utilisés sont incinérées chaque année par Cyclamed sur un gisement de 13 à 14 000 tonnes, des millions de dispositifs médicaux sont jetés chaque année (pansements, béquilles, attelles…). Un décret du 17 mars 2025 a donné un début d’encadrement à la remise en bon état d’usage pour certains d’entre eux, mais de nombreux textes sont encore attendus avant de pouvoir engager cette action. À cela s’ajoutent des durées de péremption courtes, des prescriptions (et des délivrances) parfois inadaptées, l’absence de généralisation de la dispensation à l’unité…
Énergie et eau : des ressources précieuses à préserver
Les établissements de santé sont logiquement des consommateurs intensifs d’énergie et d’eau. Cependant, des marges de progrès significatives existent. La rénovation thermique des bâtiments ; l’installation d’équipements sobres ; le pilotage énergétique et la sensibilisation des équipes permettent de concilier confort, sécurité et réduction d’impact.
De nombreux établissements publics montrent la voie, en mettant en oeuvre des plans de sobriété énergétique ou des démarches de réduction des consommations d’eau, parfois avec des résultats spectaculaires. Les établissements lauréats du Prix de la transition écologique en santé de la FHF attestent également de solutions innovantes. Mais un plan de rénovation énergétique massif ne pourra se faire sans moyens : si la sobriété dans les soins ou la lutte contre le gaspillage alimentaire peuvent générer des économies financières, l’IGAS chiffrait dans son rapport sur la transition énergétique des établissements sanitaires (2023) à plus de 500 millions d’euros par an jusqu’en 2050 l’investissement nécessaire pour répondre aux enjeux du décret tertiaire.
La transition écologique du système de santé est l’affaire de toutes et tous : professionnels de santé, patients, industriels, associations d’usagers, gestionnaires, pouvoirs publics. Elle appelle une mobilisation transversale. La sobriété est un chemin exigeant, parfois complexe, mais toujours porteur de progrès : elle génère des économies durables, favorise l’innovation et renforce le sens de nos actions. Elle est au coeur de notre responsabilité collective : envers les générations futures, envers les professionnels du soin et envers les usagers du système de santé.
La FHF continuera d’accompagner cette dynamique, de valoriser les établissements engagés, d’outiller les équipes de terrain et de porter, auprès des pouvoirs publics, une parole forte : oui, un système de santé sobre est non seulement possible, mais indispensable.
Source :
1. Décarboner le système de santé. Avril 2023.
