Tribune

Par
Éric Chenut
Président de la Fédération National de la Mutualité Française
La lutte contre le cancer doit commencer bien avant la maladie, par la création d’un environnement propice à la santé et par un changement culturel profond de la prévention dans notre pays.
Si le cancer n’est plus un tabou comme il a pu l’être, il est temps de développer le réflexe de la prévention et de réinterroger notre rapport à la maladie, qui est loin d’être une fatalité. Un cancer sur deux peut être évité en agissant sur les facteurs de risque1. Plutôt que de concentrer nos efforts sur des médicaments de plus en plus onéreux et complexes, nous devrions privilégier une approche globale et replacer la santé et le bien-être au cœur du projet social, et non la production économique.
Prendre soin de soi n’est pas prioritaire pour nombre de personnes à risque qui ne sont pas suffisamment sensibilisées et dont le temps est tiraillé entre travail et prise en charge d’autrui (enfants ou parents). Il faut redonner à chacun le pouvoir de prendre soin de soi tout en s’occupant des autres. Les « encapaciter ».
Le cancer, un reflet des inégalités sociales. Le gradient social du cancer est considérable. En France, la mortalité prématurée et l’accès au dépistage restent fortement corrélés au niveau socio-économique2. Cette situation révèle une carence des dispositifs de prévention auprès des plus vulnérables, qui sont aussi plus exposés aux facteurs de risque environnementaux (produits toxiques, polluants, tabac, alcool, etc.) et qui éprouvent plus de difficultés dans l’accès aux dépistages et aux soins prodigués. Le lieu de vie, le revenu ou le genre peuvent ainsi conduire à des difficultés dans l’accès effectif à des soins de qualité3.
Une politique de dépistage décevante. Un cancer sur deux pourrait être évité. Et pourtant, on note une stagnation, voire une baisse de la participation au dépistage, alors que la population cible augmente4. C’est le cas du cancer du sein, où le taux de participation a diminué entre 2018 et 2022 pour s’établir à 46,5 % 5, chiffre très inférieur à l’objectif européen de 70 %6.
En parallèle, les conditions d’engagement des professionnels ne sont pas réunies. Si des territoires font face à des difficultés d’accès aux rendez-vous (ex : en mammographie ou en gynécologie), il existe un risque de désengagement des professionnels de soins de premier recours lié au mode de rémunération à l’acte.
Enfin, l’accompagnement doit être amélioré et le sujet du cancer demeure tabou, en particulier dans les entreprises. Près de 160 000 personnes travaillent au moment du diagnostic et une personne sur cinq perd son emploi après cinq ans. L’entreprise doit donc être un lieu privilégié dans le dépistage mais aussi dans l’accompagnement pendant et lors de la rémission pour diminuer les risques de récidive. Ce sujet devrait faire l’objet d’un consensus entre patronat et syndicats et les mutuelles jouent un rôle dans l’accompagnement des employeurs afin d’identifier les besoins des salariés et proposer des actions adaptées.
Mobiliser et accompagner les employeurs, en particulier dans les soins de support. Les mutuelles ont un rôle important dès le remboursement de ces soins complémentaires aux traitements médicaux et qui permettent d’améliorer la qualité de vie des patients ou de leurs proches (ex : psychologie, diététique, aide à domicile, accompagnement social, etc.), mais aussi de réduire les risques de récidive à travers un accompagnement personnalisé, par exemple dans la pratique d’activité physique. Nous devons donc penser une généralisation de la prévoyance afin de garantir un accompagnement de chacun, notamment dans le maintien ou retour en emploi.
Repenser l’innovation. La start-up Kiplin, qui promeut l’activité physique à visée thérapeutique auprès des salariés, est un bon exemple de prévention secondaire ou tertiaire sur les soins supports. Kiplin a bénéficié de 3,70 millions d’euros de financement en 2021 du fonds Mutuelles Impact et de la Banque des territoires. Si le développement de nouveaux traitements représente un atout indéniable, ne faudrait-il pas questionner la pertinence de certains investissements et les rediriger vers ce type d’innovation sociale pour entamer le virage préventif ? C’est aussi le sens du projet (article 51) Interception soutenu par la Mutualité et porté par Unicancer7. Il s’agit d’identifier des patients à risque aggravé de cancer et de leur proposer un programme de prévention personnalisé.
Nous devons donc accentuer la personnalisation de la prévention et de l’accompagnement en utilisant mieux les données de santé, et développer l’information en santé et l’aller-vers. En particulier auprès des populations les plus fragiles, à l’image de la vaccination HPV dans les collèges.
Pour ce faire, nous devons donc reconnaître la prévention comme une prestation et la valoriser au bon niveau. Car la prévention prend du temps, nécessite des forfaits personnalisés et une meilleure valorisation pour les médecins généralistes.
Les mutuelles sont ainsi pleinement engagées pour amorcer un tournant préventif personnalisé et le déploiement des soins de support encore trop peu pris en charge. Car le traitement d’un cancer ne s’arrête pas au traitement de la maladie seule.
Sources :
1. INCa. Panorama des cancers 2025. Édition spéciale 20 ans.
2. La vie deux ans après le diagnostic de cancer.
3. La Ligue contre le cancer. Inégalités d’accès aux soins pour les plus vulnérables : la Ligue dénonce. 2024.
4. Rapport IGAS. Le dépistage organisé des cancers en France. 2022.
5. Santé publique France. Dépistage du cancer du sein : encore trop peu de femmes se font dépister.
6. Agence régionale de santé Hauts-de-France. Le dépistage du cancer du sein ; Rapport IGAS. Pour l’objectif européen sur les dépistages organisés. 2021.
7. Projet en cours d’instruction en date de septembre 2025.
