Tribune

Par
Sophie Beaupère
Déléguée générale d’Unicancer
Selon les projections de l’Organisation mondiale de la Santé, le nombre de nouveaux cas de cancer devrait augmenter de près de 77 % à l’échelle mondiale d’ici 2050. Une progression qui touche l’ensemble de la population, sous l’effet conjugué du vieillissement de la population, de l’évolution des modes de vie et d’une exposition croissante aux principaux facteurs de risque (tabac, alcool, sédentarité, surpoids…). Ce constat impose une réponse collective, concertée et coordonnée, un impératif d’autant plus grand dans une situation marquée par des tensions sur les ressources humaines et financières, qui impactent l’ensemble du système, tous secteurs confondus.
Pour faire face à ces défis, Unicancer a engagé une démarche prospective, afin d’anticiper les grandes évolutions de la cancérologie à horizon 2030. Menés dans le cadre d’une large concertation conduite auprès d’une centaine d’experts, les travaux identifient l’émergence de la médecine des « 5P » comme un pilier déterminant de l’évolution des parcours et des prises en charge en cancérologie. Après la médecine des 4P définie par Leroy Hood en 2013, la médecine des 5P désigne une approche intégrée et territoriale de la prise en charge du patient atteint de cancer, fondée sur cinq piliers fondamentaux : la personnalisation, la prévention, la prédiction, la participation et la proximité. Le déploiement de la médecine des « 5P » suppose de relever des défis majeurs, au centre desquels l’amélioration de la coordination ville-hôpital sur tout le continuum de la prise en charge, de la prévention à l’après-cancer.
L’organisation des soins et des filières sur le territoire est une priorité de l’action d’Unicancer et des Centres de lutte contre le cancer (CLCC) pour garantir à chacun un accès au bon soin, par le bon professionnel et au bon moment. Un défi d’autant plus grand en cancérologie, dans un contexte marqué par l’accélération du virage ambulatoire où 90 % du parcours est désormais réalisé « hors les murs » de l’hôpital. Répartis sur l’ensemble des territoires, les CLCC œuvrent au maillage des territoires, à l’organisation de filières de soins, et à la gradation des soins dans le cadre des projets régionaux de santé en étroite coopération avec l’ensemble des acteurs régionaux, établissements, GHT, professionnels de ville, réseaux, et sous l’égide des ARS pour déployer des projets innovants. Ils embrassent une approche partenariale et pluriprofessionnelle forte, indispensable pour garantir une prise en charge personnalisée et d’excellence, et l’accès de tous les patients aux innovations en cancérologie sur tout le territoire. Leur action s’inscrit dans la continuité des orientations fixées par la Stratégie décennale de lutte contre les cancers et dans le plan européen pour vaincre le cancer : intercepter précocement les cancers, personnaliser les stratégies thérapeutiques, anticiper précocement les événements indésirables, identifier les besoins en accompagnement et en soins de support, prévenir les séquelles et les rechutes, et favoriser le retour dans la société.
L’un des exemples emblématiques de cette dynamique est le projet Onco’Link, une expérimentation pionnière de suivi à domicile des patients traités par anticancéreux oraux, pilotée par Unicancer. Ce dispositif s’appuie sur un modèle décloisonnant et structurant la coordination des équipes hospitalières et des professionnels de ville, notamment les pharmaciens d’officines et les médecins traitants. Avec 41 établissements de tous statuts (CLCC, CHU, établissements privés) et plus de 13 000 patients inclus, Onco’Link démontre l’efficacité d’un modèle inédit de coordination ville-hôpital au service des patients atteints de cancer suivis à domicile, aujourd’hui en voie de généralisation en droit commun.
La médecine des « 5P » repose sur une connaissance approfondie des caractéristiques moléculaires des tumeurs permettant une stratification fine des cancers, une segmentation des populations, et une personnalisation des programmes de prévention et des stratégies thérapeutiques. Grâce aux outils numériques et à l’exploitation des données de santé et de l’IA, elle est désormais capable d’identifier les populations qui ont besoin d’une action ciblée de prévention. Ainsi, afin d’intercepter les cancers à un stade précoce et prévenir l’apparition de formes graves, le repérage systématique des patients à haut risque de cancer et une orientation rapide vers les centres experts sont des enjeux majeurs. Ils s’inscrivent en complément des approches traditionnelles de prévention et de dépistage organisé en population générale.
À ce titre, Unicancer et Gustave Roussy, en partenariat avec la Mutualité Française, ont déployé un programme de prévention personnalisée des personnes à haut risque de cancer. Il repose sur le repérage des personnes à haut risque grâce à un algorithme très robuste sur le plan scientifique qui permet aux médecins généralistes d’établir un score de risque sur la base de l’histoire familiale des patients, des facteurs de risque tels que l’alcool, le tabac, l’obésité… pour ensuite les orienter vers des établissements de santé, tous statuts confondus, et leur proposer des programmes d’éducation et de suivi permettant de réduire l’apparition de cas graves de cancer. Conduit dans le cadre d’une expérimentation Article 51, Unicancer se félicite de l’annonce récente du ministère de la Santé du lancement de l’expérimentation à l’échelle nationale, dans des établissements de tous statuts, quatre Centres de lutte contre le cancer (CLCC) et un membre affilié du réseau Unicancer, un établissement public (CHU) et un établissement privé, au bénéfice de plus de 6 400 patients.
Unicancer et les CLCC développent aussi des actions « d’aller-vers » les populations éloignées du système de soins, en s’appuyant sur l’exploitation des données de santé et la coopération pluriprofessionnelle. Des initiatives telles que le Bergo’Bus et le CEMonBus, respectivement portés par l’Institut Bergonié et le Centre Eugène Marquis, illustrent cette dynamique : ces bus itinérants déploient des actions de prévention et de promotion de la santé auprès des publics les plus éloignés du système de santé à l’échelle de leur territoire.
L’évolution démographique et épidémiologique soulève également des enjeux d’adaptation de la recherche. La recherche clinique connaît à ce titre de profondes transformations, portées par l’essor des données de santé et de l’intelligence artificielle. L’émergence de nouvelles méthodologies de recherche, complémentaires aux essais traditionnels, et le développement de la recherche décentralisée permettent de favoriser l’inclusion de patients peu représentés et l’orientation vers des études adaptées, au bénéfice d’une recherche plus réactive et personnalisée. Un impératif d’autant plus grand que certaines populations demeurent sous-représentées dans la recherche clinique.
À titre d’illustration, le cancer du sujet âgé est un enjeu majeur de santé publique accéléré par le vieillissement de la population : les cancers chez les personnes de 65 ans et plus représentent près des deux tiers du nombre de cas de cancer enregistrés chaque année. Pour y répondre, Unicancer, en tant que premier promoteur académique d’essais cliniques en Europe, pilote depuis plus de dix ans l’intergroupe de recherche DIALOG, labellisé par l’INCa, dédié au développement de concepts et méthodologies de recherche adaptées à l’oncogériatrie. La récente publication des résultats de l’étude Aster 70s dans The Lancet, promue par Unicancer et l’Institut Curie, constitue à cet égard une avancée majeure en démontrant pour la première fois l’absence de bénéfice de la chimiothérapie sur la survie globale de certaines patientes âgées atteintes d’un cancer du sein, y compris pour des patientes à haut risque génomique, confirmant ainsi l’importance d’une approche thérapeutique adaptée à l’âge et à la fragilité des patients.
Les cancers des enfants, adolescents et jeunes adultes (AJA) constituent également un enjeu majeur de santé publique. L’intégration des spécificités de ce public dans les essais cliniques est essentielle pour développer de nouvelles thérapies adaptées à cette tranche d’âge, de même que le suivi pour garantir un accompagnement vers le retour à la vie active, prévenir les séquelles et l’éventuelle survenue d’un second cancer, dans un contexte où un cancer sur six est un second cancer.
En conclusion, pour réduire durablement le nombre de nouveaux cas de cancer et améliorer la qualité de vie des patients, la lutte contre le cancer doit désormais s’enraciner dans les territoires, et s’organiser en parcours, dans une logique collaborative renforcée. La prise en compte systématique des déterminants de santé, de l’évolution des besoins de santé et de l’offre de soins territoriale constitue un levier essentiel pour garantir un accès équitable à une cancérologie d’excellence et personnalisée selon les spécificités de chaque patient.
