Interview

L’épidémie actuelle a mis en évidence le retard considérable du pays en équipements technologiques en santé

Pr Philippe Parola
Chef du service des maladies infectieuses de l’AP-HM

Vous êtes chef de service à I’IHU de Marseille. Pouvez-vous nous présenter celui-ci ?

Philippe Parola : Plus précisément, je suis chef du service des maladies infectieuses aiguës du pôle maladies infectieuses de l’AP-HM qui est localisé dans le bâtiment de la fondation IHU Méditerranée Infection. Ce bâtiment, le seul IHU en France dédié aux maladies infectieuses, a été conçu pour réunir en un lieu unique le soin et la recherche dans le domaine des maladies infectieuses. À côté de mes fonctions de soins, je dirige une des trois unités de recherche également localisées dans ce bâtiment de 20 000 m3 spécialisé dans la gestion de contagion, reposant sur des investissements de haute technologie et l’innovation en microbiologie notamment pour la détection et la culture des micro-organismes émergents1. Nos trois services d’hospitalisation complète (75 lits au total), dont le taux de remplissage approche les 100 % en temps normal, sont en première lignes pour prendre en charge les patients Covid.

Quel est l’apport d’un IHU, dans la crise que nous connaissons actuellement en termes d’organisation ?

P.P. : Concernant l’organisation, le fait d’avoir au même endroit le soin et les laboratoires les plus performants en microbiologies, que ce soit pour le diagnostic et la recherche, est essentiel. Les microbiologistes et cliniciens pouvant ainsi travailler ensemble. L’autonomie dans la gouvernance nous a permis – de concert avec la gouvernance de l’AP-HM – de réorienter les forces très rapidement. Avoir des capacités décisionnelles rapides, une réorganisation des forces en fonction des objectifs et une innovation en termes de technologies sont essentielles en temps de crise. La réorganisation des forces et des délais dans lequel elles peuvent être effectuées tant au niveau des soins que des laboratoires, nous a permis, dès le début de l’épidémie, d’une part, d’organiser les tests précoces par biologie moléculaire, les tests PCR, pour lesquels nous avons des machines permettant un rendu des résultats dans les deux heures. Mais également d’organiser une filière de soins qui va de l’ambulatoire avec la détection rapide des paramètres de gravité orientant vers une hospitalisation ou une prise en charge spécifique en ambulatoire. Nous avons expliqué tout cela dans des vidéos pédagogiques où nous relatons notre expérience2. Au total, nous avons pris en charge plus de 2 000 patients en hospitalisation complète et plus de 15 000 en ambulatoire, une expérience unique. Le suivi au quotidien des résultats des tests et la mise en perspective avec les filières de soins nous a permis de suivre depuis le début en temps réel l’évolution de l’épidémie. Nous sommes les seuls dans le pays à pouvoir suivre l’évolution depuis le début car nos capacités en test ont été mises en places dès le début de l’épidémie. D’autre part, la capacité technologique nous a permis de détecter et de décrire l’existence de variants du SARS-CoV-2 dès le mois d’août avec un premier variant que nous avions appelé « Marseille 2 » qui a sévi en juillet-août puis l’identification du variant actuel « Marseille 4 » puis enfin la surveillance du variant dit « Anglais ». Cela permet de comprendre l’émergence des variants, que ce soit à cause de passage chez des réservoirs animaux, sous pression médicamenteuse comme avec le remdesivir, ou à cause de phénomènes non élucidés. Nous avons transmis toutes les données observationnelles en temps réel à la fois aux autorités mais également aux confrères et collègues. Car si nous ne faisons pas de recommandations, nous partageons comme universitaires notre expérience et nos résultats. Nous pensons qu’un diagnostic précoce et un accès aux soins précoce sont essentiels pour le pronostic car c’est le résultat de ce que nous avons observé.

Quel est le rôle de l’IHU en matière de vaccination contre la Covid-19 ?

P.P. : Notre pôle dans l’IHU comprend un centre de vaccination internationale et nous avons intégré à notre activité, la « vaccination Covid » selon les recommandations du Gouvernement. Notre centre était plus particulièrement désigné pour vacciner les personnels de santé de plus de 50 ans avec facteurs de risque. Actuellement, la limite de cette activité est liée au rythme des approvisionnements en vaccins.

La lutte contre l’épidémie intensifie le développement de collaborations internationales, quels sont les partenariats internationaux de l’IHU de Marseille ?

P.P. : L’IHU comprend des experts de niveau mondial qui interagissent de façon naturelle dans différents domaines avec leurs collègues à l’inernational. L’IHU-MI est tourné vers le sud. L’UMR que je dirige a été créé en janvier 2018 sous les labels d’Aix-Marseille Université (AMU), l’Institut de Recherche pour le Développement (IRD), le Service de Santé des Armées (SSA). Avec cinq équipes situées dans l’IHU Méditerranée Infection à Marseille, une équipe au Sénégal, une en Algérie (Laboratoire Mixte international REMEDIER) et des équipes partenaires au sud, VITROME est une UMR d’envergure internationale. Les autres UMRs (MEPHI et UVE) le sont également avec un engagement dans des programmes européens de recherche mais surtout une collaboration avec les pays du sud, de type gagnant-gagnant, associant formation des étudiants et développement de plateformes de haute technologie en Afrique qui est entré dans la microbiologie du XXIe siècle.

La crise épidémique va-t-elle générer une nouvelle organisation de la santé en France ?

P.P. : L’épidémie actuelle a mis en évidence le retard considérable du pays en équipements technologiques en santé, que l’on pourrait qualifier de « haut niveau », alors qu’ils sont banalisés dans de nombreux pays, en Asie par exemple. Cela a été particulièrement mis en évidence avec le retard considérable dans le séquençage des virus responsables de la COVID. L’IHU a séquencé plus de 4 000 génomes de virus détectés chez nos patients. Cela représente le tiers des séquences obtenues dans le pays mais ce n’est rien à côté des plus de 100 000 séquences obtenues en Angleterre, sans parler de l’Asie ! Ce retard considérable est sans doute issu des choix stratégiques des trente dernières années, la France ayant raté le passage au « génomics » et n’ayant pas investi sur le développement de plateformes technologiques. Le centre national « de référence » des coronavirus en France n’était pas jusqu’à l’année dernière équipé d’un séquenceur automatique ; je ne sais pas si c’est toujours le cas. Il faut combler le retard technologique des CHU. Un autre exemple illustré cette année est le très grand retard que nous avons en imagerie même si, là aussi, nous avons pu innover avec nos collègues radiologues en généralisant l’utilisation des scanners base dose qui devraient remplacer la radiologie standard. Là aussi, un retard considérable, lié sans doute à des politiques qui ont limité l’accès à l’imagerie en coupe dans le pays (sous le pretexte que l’offre allait augmenter les dépenses). En 2020, il n’y a toujours pas d’IRM à Briançon…. Sans parler du retard dans tous les équipements utilisant l’intelligence artificielle et qui pourraient être utilisés dans les zones de désert médical. Le dernier point sur le retard, et sans doute pas le seul, qui a sauté aux yeux du public, mis en évidence est le faible nombre de lits de réanimation dans certaines zones, sans parler des équipements, ou les difficultés pour l’hôpital, public notamment, à faire « l’accordéon » c’est-à-dire, d’augmenter les capacités progressives d’accueil en réanimation ou en hospitalisation conventionnelles sans que cela paralyse totalement l’activité d’un hôpital… Enfin, il est nécessaire que l’IHU ne soit pas le seul endroit du pays où la surveillance en temps réel soit possible…

1 www.mediterranee-infection.org

2 https://www.youtube.com/user/ifr48/featured