Tribune

Portrait de Michel Monier, membre du think tank CRAPS, et ancien DGA de l’Unédic
« L’IA-GPT rebat les cartes de la création de valeur. La valeur-travail autant que la valeur du travail sont à reconsidérer »

Michel Monier
Ancien Directeur Général adjoint de l’Unédic et membre du think tank CRAPS

La fin du travail régulièrement annoncée ne sera pas au rendez-vous que John Maynard Keynes, imaginant la journée de travail de 3 heures1, prédisait pour 2030. En 1995, Jeremy Rifkin avec La fin du travail nuançait la prédiction keynésienne. Le travail ne disparaîtrait pas, mais se bipolariserait, automatisation et numérisation obligent, avec des emplois qualifiés bien rémunérés et des emplois non qualifiés peu rémunérateurs. L’économie de services numérisée donne raison à Rifkin et parier de voir le processus s’affirmer n’est pas risqué. Pour les Schumpétériens, c’est la destruction créatrice qui se remet en marche et l’avènement d’une nouvelle ère de réallocation de la ressource-emploi.

Les entreprises sans usines2, mais en réseau, ont engagé le processus. L’externalisation de la production venait s’ajouter à la sous-traitance de services, parfois aussi de fonction dites de support, et à l’externalisation de l’intelligence par le recours à des cabinets de conseil en stratégie. L’entreprise en réseau faisait ainsi advenir l’entreprise démembrée. L’étape à venir peut être celle de l’entreprise comme lieu d’assemblage de services sous-traités ou achetés à des plateformes. L’entreprise peut tout faire faire. Allégée de la masse salariale des emplois intermédiaires, l’entreprise démembrée paiera des services, qu’elle devra assembler pour les valoriser, son cœur de métier devient le branding.

Le mouvement n’est pas seulement celui d’une fin du travail, mais celui de la révolution de l’organisation de la production. Il n’est ni bon ni mauvais : il est ! Il trouve un nouveau relais d’accélération avec l’IA et, avec les « general purpose technology » (GPT), il ne concernera plus seulement les petits métiers mais aussi les métiers qualifiés. L’IA peut satisfaire aux besoins de recrutement, offrir des solutions de comptabilité, elle peut répondre aux questions juridiques… 

Eyes wide shut

Si l’on a mal perçu, ou pas voulu voir, les effets des entreprises sans usines, le même aveuglement face à l’IA ne serait pas seulement l’acceptation de la fin (heureuse ?) du travail. Il faut lire la conclusion que J.M. Keynes, qui avait lu Quesnay, tirait de sa journée de 3 heures : elle nous conduirait à faire des tartines de beurre sur des tranches de plus en plus fines.

« Trois heures de travail chaque jour […] font une ration suffisante pour assouvir le vieil Adam chez la plupart d’entre nous ! […] nous ferons par nous-mêmes beaucoup plus de choses que ce n’est généralement le cas aujourd’hui chez les riches. Mais, au-delà, nous nous efforcerons de faire des tartines de beurre en faisant des tranches de pain aussi fines que possible4. »

Les tranches de pain aussi fines que possible de Keynes rejoignent Quesnay avec les bas prix qui font baisser le salaire et diminuent son aisance. Un aveuglement béat face à l’émergence de l’IA pour ce qu’elle apporte (santé, apprentissage…) conduira(it) aux tranches de pain aussi fines que possible de Keynes et accomplirait l’anéantissement des revenus de la nation que redoutait Quesnay.

L’IA-GPT rebat les cartes de la création de valeur. La valeur-travail autant que la valeur du travail sont à reconsidérer… et ce qu’il finance aussi. L’IA-GPT va forcer à la réorganisation de l’entreprise pour donner une réalité à l’entreprise démembrée au risque aussi d’installer une société démembrée.

L’heureuse perspective de la révolution de l’IA et des « general purpose technology » doit engager à une réflexion sur un nouveau contrat social pour refondre le système de protection sociale ou accepter son abandon au bénéfice (!) d’un revenu universel qui serait financé par les 3 heures de travail que Keynes prédisait pour ses petits-enfants. Refondre ou abandonner la protection sociale pour un revenu universel, c’est poser la nouvelle question sociale au regard des enjeux d’une révolution industrielle dont nous sommes avertis des conséquences sociales. 

La question n’est pas nouvelle, elle était posée dès 1966 dans un rapport de la National Commission on Technology, Automation and Economic Progress5 (dont l’un des auteurs était Robert Solow, prix Nobel d’économie en 1987). Pour les auteurs de ce rapport, les technologies intellectuelles allaient détruire, au moins transitoirement, plus d’emplois qu’elles n’en créeraient. Leurs recommandations visant à éviter la déstabilisation de la société5 portaient sur la formation des plus éloignés de ces technologies et sur la mise en place d’un… revenu de base.


APARTÉ N°1

Un mot sur les entreprises sans usine

Le réveil est tardif, et douloureux ; c’est un pays sonné qui a pris conscience que des entreprises sans usine, c’est aussi une Société sans usine et, fatalement, un pays qui a perdu sa souveraineté économique. Le cœur de métier n’a plus été de produire, mais de vendre au moindre coût en allant chercher ailleurs une production low cost. L’usine du monde a appris non seulement à produire pour le compte de mais aussi pour son propre compte et à se faire ensuite marchand du monde. Le mouvement de désindustrialisation offrait le confort d’une consommation low cost (qui venait au secours du pouvoir d’achat) et rendait aveugle au fait que « le bas prix des denrées fait baisser le salaire, diminue (son) aisance, procure moins de travail et d’occupations lucratives et anéantit les revenus de la nation ». Cette leçon de François Quesnay3 est ancienne mais en pleine actualité.


Demain, nous ne serons pas tous morts… ni sans emploi

La perspective d’une IA libératrice peut réjouir les tenants d’une fin du travail autant que les néolibéraux pour lesquels le revenu de base signe la fin de la protection sociale contributive financée par le travail. Cette perspective d’un revenu de base peut être accueillie comme heureuse : elle réconcilierait une néo-gauche (celle qui s’est éloignée des ouvriers) et les néolibéraux (qui n’en ont jamais été proches). Néo-gauche et néolibéraux s’accordant sur le revenu de base, voilà une nouvelle victoire du court-termisme keynésien et de l’intervention de l’État. Une victoire de l’étatisme qui, détaché de la valeur-travail, est une forme de dictature sociale (démocrature, démocrannie) qui donne corps à la vision que John Maynard avait de son keynésianisme : un système « plus adapté aux conditions d’un État totalitaire que de libre concurrence avec un large degré de laissez-faire » (une vision curieusement proche de celle d’un Hayek qui « préfère sacrifier la démocratie temporairement – je le répète, temporairement – que la liberté […] Une dictature qui s’impose elle-même des limites peut mener une politique plus libérale qu’une assemblée démocratique sans limites »).

En regardant vers le revenu de base, la néo-gauche (mouvement français pour un revenu de base, Benoît Hamon) et les néolibéraux (Génération libre ou les héritiers de Milton Friedman) feignent-ils d’ignorer que le débat sur le partage de la valeur ne disparaîtra pas, que la question de la rémunération du travail se déplacera sur le niveau de suffisance du revenu de base et que se posera toujours celle du financement de ce revenu (les 3 heures de Keynes suffiront-elles pour le financer ? Faudra-t-il taxer l’IA ?). Ignorent-ils aussi la question de son acceptabilité sociale ? Le mieux étant l’ennemi du bien, l’hypothèse doit être faite qu’un revenu de base peut ajouter un clivage social entre ceux qui en seront bénéficiaires et ceux qui le financeront. Demain, nous serons tous morts, disait Keynes pour engager à des actions de court terme. Il faut corriger Keynes : nous ne serons pas tous morts, nous ne serons pas tous sans emploi, nous ne serons pas tous des ayants-droit au revenu de base. 

La fin du travail qu’annonce(rait) l’IA-GPT est à nuancer. L’IA-GPT, tout d’abord, ne fera pas tout et ce qu’elle peut faire, elle doit l’apprendre (avec nous) et, ensuite, le faire accepter avant que la destruction créatrice d’emplois ne soit effective. Le paradoxe de Solow (on voit des ordinateurs partout sauf dans les statistiques de productivité) jouera pour l’IA-GPT : on en verra partout avant d’en voir les conséquences sur l’emploi. L’IA-GPT arrive au bon moment de la deuxième phase de la transition démographique en se présentant comme un possible substitut au déficit de l’offre de travail. Il y a, enfin, les leçons de l’histoire : le niveau de l’emploi, même en période de chômage de masse (et sauf les épisodes de crises) est en augmentation constante démontrant le théorème de la destruction créatrice et donne raison à Philippe Askenazy et Francis Bach : la menace de l’IA pour l’emploi serait artificielle6. La transition énergétique validera, ou non, cette hypothèse quand la balance des emplois créés et de ceux détruits (industrie et services « automobiles »…) pourra être faîte.

Ce monde de demain qui vient est moins à redouter que la phase de transition qui doit nous y conduire.


APPARTÉ N°2

Un mot sur les théories de la décroissance

La question n’est pas nouvelle, elle n’est pas née au XXe siècle vieillissant qui se serait révélé soucieux de « répondre aux besoins du présent sans compromettre la capacité des générations futures de répondre aux leurs » (rapport de la Commission mondiale sur l’environnement et le développement, 1987). Ricardo, Malthus (qui voyaient la limite d’un état stationnaire de l’économie) sont des précurseurs de cette préoccupation qui n’a jamais été étrangère à l’économie politique et reviendra à l’actualité avec le rapport Meadows (rapport au Club de Rome, 1972) puis avec les 17 Objectifs de développement durable de l’ONU (2015). La brûlante (!) actualité du réchauffement climatique en fait forcer le trait jusqu’à rejeter le concept de croissance durable et responsable pour celui de la décroissance et du refus du progrès9.


Ouvrir les yeux : passer de la protection sociale à la protection du lien social

Les Trente Glorieuses sont loin et entretiennent le mythe d’un modèle qu’il faut retrouver alors que la mode de production de la richesse autant que les attentes sociétales ont, profondément, changé. Des décennies d’aveuglement ont fait inventer des politiques publiques qui ne sont soutenables que par un insoutenable recours à la dette (souvenons-nous de Quesnay qui voyait la cause de l’anéantissement des revenus de la nation dans les bas salaires, une vision actualisée par Patrick Artus qui démêle les causes de 40 ans d’austérité salariale et leurs conséquences7).

À défaut de réforme miracle, l’action publique, enfermée dans le fétichisme de 1945 (même quand on dit vouloir en sortir), s’est efforcée à des rafistolages paramétriques qui ne font, réforme après réforme, que conforter l’inadaptation du modèle hérité de 1945. Acceptation du taux de prélèvements obligatoires, maintien de la compétitivité de l’économie nationale et du pouvoir d’achat, absence de marge de manœuvre budgétaire : le système est aujourd’hui bloqué. Pognon de dingue et ascenseur social bloqué, crise démocratique. La crise n’est plus seulement celle de l’État-providence, elle est la crise de l’action publique.

Les enjeux qui s’annoncent sonnent la fin du modèle hérité de 1945. Il faut maintenant faire le bilan et tirer les leçons des décennies aveugles8 pour pouvoir organiser la transition d’un système de Protection sociale vers un système de protection de la société. Ne pas faire ce bilan ce serait continuer à accepter de fausses solutions, accepter que le changement technologique soit définitivement la cause de l’aggravation des inégalités, ce serait accepter de nouvelles trappes à pauvreté, accepter que le PIB potentiel soit tiré vers le bas.

La théorie de la décroissance fait poser, ici, une seule question. Le système actuel de protection sociale c’est 1/3 du PIB (et la dette publique c’est 115 % du PIB) ; la décroissance, i.e. la diminution du PIB (cet outil de mesure critiquable mais universel), n’emporterait-elle pas celle, au mieux proportionnelle, de la ressource consacrée aux dépenses sociales ? Cette question est une question qui vaut pour les pays riches. Si la décroissance est un objectif, une nécessité mondiale, quelles conséquences pour les pays pauvres auxquels ne serait pas reconnu le « droit » de rattraper le niveau des plus riches ?8.

Organiser la transition vers un modèle de protection de la société nécessite aussi de prendre en compte les attentes sociétales nouvelles, celles de l’individu-engagé, substitué au citoyen-responsable, qui exige des nouveaux droits sectoriels, et qui, soucieux de croissance responsable, se fait non seulement « fils de Fourier qui veut que les roses se mangent en salade10 » mais attend qu’elles lui soient livrées par des autoentrepreneurs à vélo commandés par la magie d’un algorithme (qui, grâce à l’IA lui aura proposé les roses prédéterminées par ses navigations sur le web dont il aura accepté « tous les cookies »). 

Le modèle de 1945, dopé à la dette publique, ne répondra ni aux besoins ni aux risques sociaux du monde qui s’annonce. Démonter méthodiquement le modèle (Denis Kessler) sans donner autre chose à voir que des prestations sociales sous condition de ressource et une flexisécurité à la française subventionnée par les allègements de cotisations sociales ne répond pas davantage aux enjeux. Prendre conscience de ces décennies d’aveuglement, c’est le prérequis pour pouvoir sortir du cadre, pour penser différemment.

En finir avec l’État-social, organiser l’État-sociétal

La protection sociale n’a pas protégé la société : le lien social s’est délité, les droits à ont participé à l’avènement de l’individu qui s’est désocialisé et se regroupe, au mieux, en tribus, chacune ignorante du bien commun, revendiquant de nouveaux droits à.

Les enjeux qui se font jour doivent faire renverser la table, l’action publique doit d’abord sécuriser la cohésion sociale pour pouvoir sécuriser l’individu et lui redonner le statut (les capacités) d’être citoyen. Il faut revenir à Léon Bourgeois, à son solidarisme et à son individu isolé qui n’existe pas. Il faut revenir au solidarisme pour le dépasser : l’État a une dette vis-à-vis de l’individu isolé qui n’existe pas (solidarité), cet individu isolé n’existe pas parce qu’il a une dette vis-à-vis des autres individus faisant société (fraternité) et parce qu’il a, aussi, une dette, quelque peu oubliée, vis-à-vis de l’État.

L’État ne doit plus, ne peut plus, être un État-social, il doit être un État-sociétal. Sociétal et social ne s’opposent pas seulement en caricaturant que « le social c’est quand les magasins ferment le dimanche, le sociétal c’est quand ils sont ouverts le dimanche11 » pour illustrer sur un ton badin les attentes devenues contradictoires entre le travail (le social) et le besoin de consommation (le sociétal). Pour autant, que le mot soit à la mode, l’État-sociétal ne serait rien d’autre, en fait, que l’État-stratège : une action publique qui ne s’épuise plus à soulager les externalités négatives du progrès, mais qui en prémunit. Des dépenses publiques recentrées sur la formation-éducation, la recherche, l’innovation, la formation-reconversion et préoccupées d’externalités sociales positives sur le système de production. Pour penser l’État sociétal, il faut emprunter à la Théorie de la justice (1971) de John Rawls (1921-2002) : « Le but [de l’action publique] n’est pas simplement d’assister ceux qui perdent par accident ou par malchance (bien que cela doive être fait). Il s’agit de donner à tout citoyen la possibilité d’organiser sa vie sur un pied d’égalité relativement acceptable sur le plan économique et social ». Il faut aussi emprunter à l’inclassable Charles Dupont-White (1807-1878) pour qui l’État doit être un agent de progrès qui « améliore et exalte l’Individu » parce « qu’il n’est que [l’individu] pour travailler, travailler, créer le capital », un État agent de progrès et régulateur parce que « doué d’initiatives pour obliger les hommes, qu’il traite en égaux, à se traiter entre eux équitablement ».

L’avènement des « general-purpose technology » force à se poser à nouveau la question sociale, à se débarrasser des totems de 1945 et de la mythologie des Trente Glorieuses… l’IA doit y forcer (sinon, elle y apportera sa réponse : ChatGPT dis-moi quelle est la solution… et il sera trop tard).

Sources :

1. J. M. Keynes, « Perspectives économiques pour nos petits-enfants » (1930)

2. « Alcatel doit devenir une entreprise sans usines. », Serge Tchuruk, juin 2001

3. François Quesnay, cité in « L’échec politique d’une théorie économique : la physiocratie » – Yves Charbit dans la revue « Population », 2020/6

4. « Trop heureux d’avoir encore de petites tâches, obligations et routines, nous ferons par nous-mêmes beaucoup plus de choses que ce n’est généralement le cas aujourd’hui chez les riches. Mais, au-delà, nous nous efforcerons de faire des tartines de beurre en faisant des tranches de pain aussi fines que possible, et la quantité de travail qu’il sera encore nécessaire de faire, nous nous arrangerons pour que le plus grand nombre d’entre nous en ait sa part. »

5. Source : Philippe Askenazy et Francis Bach. « IA et emploi : une menace artificielle », Pouvoirs, vol. 170, no 3, 2019, pp. 33-41

6. Philippe Askenazy et Francis Bach. « IA et emploi : une menace artificielle »

7. « 40 ans d’austérité salariale. Comment en sortir ? », Patrick Artus, Odile jacob, avril 2020

8. Philippe Askenazy, « Les décennies aveugles. Emploi et croissance (1970-2010) », éditions du seuil, janvier 2011.

9. « Les théories de la décroissance : enjeux et limites », Jean-Marie Harribey, Cahiers français, « Développement et environnement », n° 337, mars- avril 2007

10. Émile Zola in « Proudhon et Courbet », controverse sur l’utilité de l’art l’opposant à Proudhon alors défenseur de Gustave Courbet.1865

11. « Vous avez dit sociétal ? » Maurice Véral, Humanisme, vol. 304, no. 3, 2014, pp. 10-12