Tribune

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Former à la pertinence des soins, c’est enseigner le discernement : comprendre quand il faut intervenir, mais aussi quand il faut s’abstenir

Par
Marion Da Ros Poli,
Vice-doyenne étudiante de l’UFR Médecine d’Amiens

Penser la sobriété en santé, c’est interroger la manière dont nos sociétés ont progressivement fait du système de soin un objet de consommation, un signe d’appartenance sociale et un indicateur de performance individuelle. Ce qui était autrefois une quête de soin, un rapport sensible et éthique à la vulnérabilité, tend à devenir un champ d’optimisation. La transformation du système de santé ne pourra advenir qu’à condition de rompre avec cette logique de productivité du soin et de replacer le patient, ou plutôt l’humain, au centre : non pas comme bénéficiaire passif d’un service, mais comme sujet de sa propre santé.

La sobriété ne se réduit pas à la restriction ni à l’économie des moyens : elle est d’abord une discipline du regard, un retour au sens clinique, à l’attention fine portée à ce qui soigne vraiment. Elle suppose de reconnaître la limite comme valeur, de réapprendre à discerner l’essentiel dans la profusion des actes, des prescriptions, des examens. Elle invite à un soin mesuré, juste et ajusté à la singularité de la personne plutôt qu’à la standardisation des pratiques. C’est cette éthique du soin, faite de mesure, d’écoute et de responsabilité partagée, qui doit désormais guider les futurs soignants, mais aussi les citoyens dans leur rapport à la santé. C’est à la jeunesse qu’il revient d’inventer les formes nouvelles de cette éthique du soin : non pas hériter d’un système, mais en déplacer les lignes, en rééduquant le regard, le geste et la pensée pour réconcilier le soin avec le sens ; pour imbriquer valeurs, missions et compétences.

Les obstacles à cette transformation sont nombreux, mais l’un des plus profonds réside dans la manière dont le savoir médical et les pratiques de soin se sont institutionnalisés : la santé s’est progressivement constituée en champ d’exercice du pouvoir, traversé par des impératifs économiques, technologiques et symboliques. La surconsommation de soins n’est pas seulement le produit de comportements individuels, mais le symptôme d’une culture médicale et sociale où la performance prime sur la pertinence.

Les étudiants en santé sont formés dans un environnement où l’acte technique est valorisé, où l’urgence prévaut sur la réflexion, où la prévention demeure périphérique. Ce modèle façonne un rapport au soin centré sur la réparation plutôt que sur la compréhension du vivant. Dans le même temps, la santé est perçue par les usagers comme un bien auquel chacun peut prétendre sans limite, détaché de toute responsabilité collective. La logique assurantielle et consumériste finit par diluer le sens du soin dans celui du droit, réduisant la relation médicale à une transaction de service.

Cette dérive s’observe aussi dans le champ de la santé mentale étudiante : face à la souffrance, la réponse institutionnelle reste souvent médicamenteuse, individuelle, immédiate. Elle traduit l’incapacité de notre système à penser la prévention, la communauté et les déterminants sociaux du bien-être. Enfin, la faible littératie en santé, cette compétence à comprendre et à s’approprier les enjeux du soin, accentue la dépendance des individus face au système, tout en renforçant la passivité dans la prise de décision. Ce paradoxe culmine aujourd’hui, il en va de la pérennité de notre système de santé de s’engager pour entamer une réelle métamorphose.

Mais la sobriété en santé ne peut s’imposer par décret : elle se cultive, se transmet, s’apprend. Elle commence dans la formation des futurs soignants, qui doivent être initiés non seulement aux savoirs biomédicaux, mais aussi à la pensée critique et à l’histoire des pratiques. Former à la pertinence des soins, c’est enseigner le discernement : comprendre quand il faut intervenir, mais aussi quand il faut s’abstenir. C’est apprendre à percevoir la complexité du vivant et à résister à la tentation du « toujours plus ». Une telle formation devrait faire plus ample place à l’éthique, à la philosophie, au relationnel, afin que la décision médicale ne soit pas seulement juste au regard de la science, mais aussi au regard du sens.

Sur les campus universitaires comme dans nos centres de soins, cette sobriété pourrait s’incarner dans des pratiques de prévention vécues non comme des campagnes descendantes, mais comme des expériences collectives : ateliers de santé mentale, espaces de parole, projets d’éducation par les pairs, initiatives de promotion du bien-être. Ces espaces redonnent à la santé sa dimension de lien social, et au soin sa dimension communautaire. C’est ici que prend racine la véritable alliance thérapeutique.

Responsabiliser les usagers ne signifie pas les culpabiliser, mais leur restituer du pouvoir sur leur santé. Cela suppose d’accroître la littératie en santé, d’encourager la compréhension du fonctionnement du système, de replacer la santé dans le champ du commun plutôt que dans celui de la performance individuelle. Il s’agit moins de demander des efforts que de redonner du sens : comprendre que la sobriété est une forme de liberté, une manière de reprendre possession de son corps et de ses choix face aux injonctions économiques et sociales.

Penser la sobriété, c’est donc interroger nos normes, nos habitudes, notre rapport à la vulnérabilité. C’est une entreprise à la fois politique et éthique, qui exige de chaque acteur, qu’il soit patient, soignant, étudiant ou citoyen, de retrouver le sens de la mesure, non comme restriction, mais comme juste distance entre le soin et le pouvoir.