Tribune

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La sobriété en santé […] c’est une dynamique réelle, incarnée, qui démontre chaque jour qu’il est possible de faire mieux, plus tôt et plus intelligemment

Par Sarah Degiovani,
Présidente de la Fédération Nationale des Orthophonistes

La sobriété en santé n’est pas un rétrécissement de l’offre : c’est un choix de lucidité. C’est reconnaître qu’un système efficace est un système qui agit tôt, mobilise les ressources pertinentes au bon moment et renonce aux démarches redondantes qui épuisent les professionnels comme les patients. L’orthophonie illustre déjà cette dynamique. Depuis plusieurs années, la profession a engagé une transformation profonde, structurée et mesurable, qui montre que la sobriété n’est pas un horizon abstrait, mais une trajectoire concrète, en cours de déploiement.

Cette transformation s’est d’abord construite autour de la prévention. Les orthophonistes ont toujours été aux avant-postes pour éviter que les troubles du langage, de la communication, de l’oralité ou de la déglutition ne deviennent des situations chroniques installées, coûteuses et sources de perte de chance. La prévention n’y est plus un slogan : elle est devenue une politique publique articulée et progressive.

La Plateforme prévention soins orthophonie (PPSO), fondée sur l’information du grand public, la régulation clinique et un adressage coordonné, en est aujourd’hui le moteur majeur. En orientant les usagers vers des ressources fiables, en évaluant la pertinence d’un bilan et en limitant les demandes doublons grâce à une liste d’attente commune, elle montre qu’il est possible de filtrer sans exclure, d’accompagner sans surcharger et de renforcer l’accès tout en préservant le temps clinique. Les chiffres croissants d’utilisation et les dynamiques de résolution témoignent de cette efficacité silencieuse : une sobriété organisée, utile, concrète.

La détection précoce participe du même mouvement. L’action conjointe orthophonie-orthoptie (DP2O) est l’illustration d’une sobriété à grande échelle, structurée et ambitieuse. Son déploiement progressif – onze départements en 2023, cinquante-cinq en 2024, près d’une centaine en 2025 – préfigure la généralisation annoncée en 2027 pour l’ensemble des petites sections de maternelle. Cette action offre un repérage ciblé à un âge où l’intervention est la plus efficace, avant que les troubles ne s’installent et ne se complexifient. Elle permet de réduire les errances diagnostiques, d’éviter les bilans inutiles et de renforcer la cohérence entre les acteurs éducatifs et sanitaires. C’est un investissement organisationnel qui montre ce que peut être une sobriété assumée : intervenir mieux, intervenir plus tôt, intervenir une seule fois, mais de façon pertinente.

Cette dynamique s’accompagne naturellement d’une évolution des pratiques professionnelles. L’accès direct, désormais possible dans certaines conditions en exercice coordonné, modifie profondément la manière d’entrer dans le soin. Il supprime des étapes inutiles, réduit les délais, permet une orientation experte dès la première demande et valorise l’autonomie clinique des professionnels. Loin de restreindre l’accès, il le rend plus pertinent et plus rapide. Là encore, la sobriété n’est pas une réduction, mais une optimisation : moins d’intermédiaires pour plus de soin utile.

Reste la question démographique, qui conditionne toutes les autres. L’orthophonie souffre d’une pénurie structurelle, désormais reconnue par le législateur. Les travaux parlementaires récents, et notamment la proposition de loi portée par Agnès Firmin-Le Bodo et adoptée à l’unanimité à l’Assemblée nationale, rappellent que le manque de professionnels n’est pas un aléa, mais un obstacle majeur à l’accès aux soins et à toute ambition de sobriété. Il est indispensable d’ouvrir de nouveaux centres de formation et de repenser la répartition territoriale pour répondre à la réalité des besoins. Une sobriété fondée sur la rareté serait une fausse sobriété : elle ne réduirait pas les besoins, mais les renoncements. La seule sobriété acceptable est celle qui optimise les ressources tout en renforçant la capacité collective à agir.

Ce que montrent la PPSO, la DP2O, l’accès direct et l’ensemble des campagnes nationales, c’est qu’un modèle de santé plus pertinent, plus précoce et mieux organisé n’est pas une utopie théorique. Il est déjà en cours de construction, porté par des professionnels qui ont fait de la pertinence clinique, de la prévention et de l’organisation territoriale les piliers de leur engagement. La sobriété en santé n’est donc pas un mot d’ordre : c’est une dynamique réelle, incarnée, qui démontre chaque jour qu’il est possible de faire mieux, plus tôt et plus intelligemment. Pour protéger les patients. Pour protéger les professionnels. Et pour préserver, durablement, la soutenabilité de notre système de santé.

Un système sobre ne gaspille ni les compétences ni le temps. Il permet aux orthophonistes d’exercer leur cœur de métier – le diagnostic, le soin spécialisé, la prise en charge des troubles complexes ou post-AVC, l’accompagnement en cancérologie ORL ou auprès des personnes âgées fragiles – sans être submergés par des demandes non pertinentes. Il s’appuie sur la prévention, la coordination et la lisibilité des parcours pour éviter les spirales de surconsommation générées par la désorganisation. C’est ce système-là que l’orthophonie contribue à faire émerger : un système plus intelligent, plus anticipateur, plus humain. En un mot, plus sobre.