Tribune

Par
Camille Vaziaga,
Directrice des Affaires publiques chez Doctolib
Le cancer est aujourd’hui la première cause de mortalité en France, frappant chaque année 400 000 nouveaux patients.
Prenons la mesure de ce que ce chiffre signifie : derrière chaque diagnostic, il y a des parcours extraordinairement difficiles, et des vies bouleversées.
Mais si l’on prend le problème dans l’autre sens, on peut voir les raisons d’espérer et d’agir : chaque cancer évité, c’est une victoire pour les individus et leur entourage.
Pour s’en rapprocher, j’aimerais évoquer deux leviers majeurs permettant de faire reculer le cancer en France, à actionner simultanément avec ceux défendus par ailleurs dans cet ouvrage : la fiabilité de l’information, et l’appropriation de la prévention. Résoudre ces deux enjeux, ce n’est pas remporter toute la bataille, mais c’est au moins détenir une partie de la solution.
L’enjeu informationnel : lutter contre la désinformation pour sauver des vies
On le sait : plus de 40 % des cancers pourraient être évités, en agissant sur les facteurs de risque : tabac, alcool, alimentation, sédentarité, exposition au soleil, infections, pollution… et en renforçant la participation aux dépistages organisés. Pourtant, la prévention se heurte à une vague de désinformation sans précédent. Aujourd’hui, 40 % des messages santé viraux seraient trompeurs, et la Covid-19 a démultiplié le phénomène. Les fake news sur le cancer – traitements miracles, défiance envers les vaccins, dangers exagérés des dépistages – ont des conséquences directes : défiance (par exemple envers les vaccins HPV ou les mammographies), retards de diagnostic (un cancer du sein sur cinq est encore détecté à un stade tardif), et renoncements aux soins (30 % des Français y ont déjà renoncé à cause d’informations trouvées en ligne).
Notre responsabilité est claire : garantir une information scientifique, claire et contextualisée ; donner aux soignants les outils pour rester les premiers relais d’information ; proposer des formats attractifs capables de rivaliser avec la viralité des réseaux sociaux ; et miser sur des IA de confiance entraînées sur des sources médicales validées, fidèles aux préconisations des autorités de santé nationales (en France, de la HAS), et non sur des fake news.
L’appropriation : faire de la prévention un réflexe tout au long de la vie
Par ailleurs, la prévention du cancer reste trop souvent ponctuelle (en clair : elle se passe essentiellement lors du rendez-vous médical, et encore, lorsque le temps le permet, ou que les soignants disposent de la bonne information à apporter au cas précis présenté par le patient). Elle n’est par ailleurs pas toujours simple à réaliser en consultation, et s’appuie insuffisamment sur le rôle que peuvent jouer les patients eux-mêmes. La CNAM a déjà franchi une première étape sur ce sujet : depuis la crise du Covid-19, elle adresse à chaque médecin traitant une liste personnalisée de ses patients considérés à risque (par exemple, en raison de leur âge ou de comorbidités), pour leur permettre d’organiser un suivi adapté. Une seconde étape pourrait consister à intégrer ces informations directement dans les logiciels métiers, de façon sécurisée. Dans le même esprit de gain d’efficacité dans la manière de faire de la prévention, le numérique offre trois leviers concrets :
Une gestion populationnelle au service d’un dépistage précoce
Avec les technologies aujourd’hui à notre disposition, les outils numériques peuvent permettre aux professionnels de santé d’identifier plus facilement les patients susceptibles de développer un cancer : antécédents familiaux, comportements à risque, suivi des indicateurs de prévention (participation au dépistage du sein, du côlon, du col de l’utérus)… Ils peuvent ainsi piloter des campagnes personnalisées à l’échelle des territoires, en réseau avec tous les soignants, grâce à un partage sécurisé des informations relatives aux patients. Cette manière de procéder peut permettre un dépistage précoce, pour des résultats spectaculaires : par exemple, lorsqu’il est détecté tôt, la survie à 5 ans d’un cancer du côlon dépasse 90 %.
Un accès simplifié à l’information scientifique et aux recommandations en temps réel
Le soignant n’est pas obligé d’être seul en consultation. Il peut être épaulé par l’expertise que des outils numériques peuvent lui apporter, en lui formulant des recommandations actualisées : qui dépister, à quel âge, à quel rythme, en fonction des facteurs de risque. Les outils numériques peuvent intégrer ces fonctions sans alourdir la pratique, en facilitant l’accès aux campagnes nationales et aux dernières évolutions validées par la HAS. Mutualiser ces contenus et les rendre accessibles à tous, c’est outiller le professionnel de santé, pour rendre la prévention plus efficace et, in fine, sauver des vies.
Des patients autonomisés avec des outils fiables et pédagogiques
Bien évidemment, le citoyen peut jouer un rôle proactif dans la préservation de sa propre santé. Pour cela, il est important de lui donner des outils simples d’utilisation, entièrement fiables, et pédagogiques. Mon Espace Santé, carnet de santé numérique universel, doit être la pierre angulaire de cette démarche. Il permet d’informer les patients de leurs rappels de prévention, de préparer leurs consultations aux âges clés, de leur donner accès aux dépistages réalisés, aux risques identifiés, à des autoévaluations simples, à des contenus pédagogiques adaptés à leur profil et validés scientifiquement.
Et parce que l’on n’est jamais trop à faire de la prévention, tous les autres acteurs du numérique en santé, et tous les moyens qu’ils proposent – application mobile, IA, chatbot – doivent être mobilisés pour délivrer la bonne information, au bon moment, dans le bon format, pour arriver à ce que nous souhaitons tous : le développement d’un véritable « réflexe de prévention » dans l’ensemble de la société. La question de leur évaluation est cependant clef : nous avons besoin d’accélérer et de simplifier l’évaluation de ces solutions, pour mieux mesurer leur impact, étayer la confiance que l’on place dans ces outils, et permettre l’appropriation à grande échelle des technologies les plus vertueuses.
Le numérique n’est qu’un moyen pour atteindre une fin essentielle : réduire le nombre de cancers et sauver des vies. Les opportunités existent. Une information fiable, une approche populationnelle, un accès facilité à l’information, des patients plus autonomes : voilà les fondations d’une prévention plus simple et plus efficace. Mais cet idéal ne deviendra réalité qu’avec l’engagement de toute la chaîne – professionnels de santé, entreprises innovantes, institutions, associations, écoles et citoyens. C’est ensemble, humblement et pas à pas, que nous ferons de la prévention du cancer un réflexe partagé, et ferons durablement reculer la première cause de mortalité en France.
