Tribune

Par
Dr. Rachel Bocher,
Psychiatre et Présidente de l’Intersyndicat National des Praticiens Hospitaliers
La santé mentale est le socle du bien-être individuel et le fondement d’un bon fonctionnement collectif. La santé mentale évolue aussi bien en fonction de facteurs individuels qu’en fonction de facteurs extérieurs (le COVID).
Comme il n’y a pas de santé globale sans santé mentale, il n’y a pas de cité sans se préoccuper de la santé mentale de la population, avec une inclusion voulue et recherchée. Historiquement, les villes ont été intéressées par la problématique de la santé mentale à partir de quelques ateliers de santé organisés par les municipalités. Depuis 20 ans, les élus sont aux côtés des professionnels de psychiatrie et des usagers, ensemble réunis dans une instance formant le CLSM – Conseils locaux de santé mentale -.
La santé mentale : concepts et quelques chiffres
Aujourd’hui, en 2026, 55 % de la population des villes – et demain, en 2050, 80 % – est et sera présente dans les principales agglomérations françaises.
À cela s’ajoutent quelques éléments chiffrés en matière de santé mentale et de psychiatrie indispensables à appréhender :
– Selon l’OMS, 1 Européen sur 5 est atteint de troubles psychiques ; cela descend à 1 Européen sur 4 depuis la pandémie, frappant davantage la tranche d’âge 15-25 ans ;
– Dans cette période de 15-25 ans, la plupart des pathologies mentales sont émergentes pour plus de 80 % des troubles, avec seulement, malheureusement, 1 de ces jeunes sur 4 faisant une demande de soins ;
– Le premier poste de dépense de l’Assurance maladie est la maladie mentale, avec 23,5 milliards (devant le cancer) ; c’est également la première cause d’invalidité et la deuxième cause d’arrêt maladie et de congé longue maladie ;
– En santé publique, il est indispensable de prendre en compte les principaux déterminants de santé qui sont à plus de 75 % socio-économiques, biologiques et socio-environnementaux.
Que ce soit le logement, l’habitat, les espaces verts mais aussi la culture, le travail et les transports, tout a un rôle fondamental sur notre état de santé, notamment notre état de santé mentale, pour le préserver voire le prévenir de toute survenue de troubles psychiques.
Il est temps de sortir la question de « Santé Mentale » du seul champ des experts du soin.
La santé mentale, en 2026, n’est que trop souvent évoquée à l’aune des actes médicaux.
Il convient de traiter à présent une approche globale, interdisciplinaire, diversifiée, associant la pluralité des métiers intervenant dans les différents secteurs d’activité de tout citoyen.
C’est dans cette dynamique collective qu’il faut agir ensemble, élus, professionnels de santé, professionnels des différents secteurs concernés, famille et usagers pour qu’un nouveau mode d’action soit enclenché au niveau des villes et des territoires dans le cadre de l’année 2026 Santé Mentale Grande cause nationale.
Tel était le sujet des colloques « Villes et Santé Mentale », à Nantes en décembre 2022, à Lausanne en novembre 2024.
La prochaine biennale aura lieu en novembre 2026, à Nice.
À quoi ressemble une ville favorable à la santé mentale ?
Quels rôles peuvent jouer les villes ? Et en quoi la politique d’un aménagement urbain peut-elle contribuer à une meilleure santé mentale ?
« Il faut toute une ville pour être en bonne santé », évoquait un élu, maire d’une grande ville française, en préambule du guide de santé mentale dans la cité. Comme nous le rappelle Italo Calvino : « La ville a toujours été à l’épicentre de notre évolution pour devenir la projection concrète de nos peurs et de nos désirs ». Mais une ville, c’est aussi le reflet des réalisations concrètes, quelles que soient les conditions sociales, sociétales et culturelles.
Dans le monde d’aujourd’hui en perpétuelle évolution, le concours de tous les professionnels (santé, urbanisme, culture, architecture, transport, sport…) est urgent, utile et fortifiant à l’appui du bien-être psychique.
Tout un chacun est vulnérable. La pandémie a révélé cette vulnérabilité, a fait émerger des ruptures psychoaffectives et des détresses socioprofessionnelles, aggravant les décompensations psychiques et leur lot de dégradations physiques.
Tout cela nous le savions… Tout en l’ignorant. Voilà pourquoi « Villes et Santé Mentale » peuvent marcher au même pas, en imposant un cercle vertueux de leur prise en compte et de prise en charge, sous la forme d’une alliance de haute sécurité.
De façon lapidaire, il n’y a pas de ville idéale, pas plus qu’il n’existe de campagne idéale… En revanche, citons quelques principes connus :
La socialisation est nécessaire, comme l’établissement de liens sociaux avec la culture au sport. Cette socialisation a manqué pendant la pandémie, ce qui a eu pour conséquence un sentiment profond de solitude, certes beaucoup plus subjectif qu’objectif ;
C’est pourquoi, les politiques publiques des villes doivent favoriser l’accessibilité au service public, que ce soit le service public de santé, mais aussi le service public de transport, de l’éducation, voire de la culture ou du sport. Il s’agit d’exemples concrets de « coopérer pour faire la santé » et ainsi favoriser les espaces de rencontre et de convivialité, en tout cas des espaces qui font identité pour les habitants de la ville ;
Pour autant, la ville à elle seule ne peut pas être tenue pour responsable, ni accusée de toute décompensation psychiatrique. Certes, une ville mal entretenue et/ou mal construite favorisera l’émergence de troubles psychiques en lien probablement avec les facteurs de pollution tant sonores qu’atmosphériques ou autres… Dans ce cas, nous ne pouvons parler que de facteurs favorisants, voire de facteurs précipitants des vulnérabilités psychiques ;
– La ville doit s’adapter aux enjeux de santé publique, aux transitions plurielles, c’est-à-dire démographiques, écologiques et sanitaires. Cela a déjà été le cas dans le passé (la peste) ;
– Il s’agit donc de trouver une bonne densification, c’est-à-dire un bon équilibre entre la préservation d’un espace propre à chacun dans un quartier avec une densification.
À travers une densification de qualité, les villes proposent et permettent une cohésion sociale et un bien-vivre ensemble, avec l’objectif d’être la ville de tous les âges, et une ville de la mixité sociale.
En clair, les politiques publiques doivent permettre un travail de partenariat, un travail de réseau avec les différents acteurs de la cité, pour permettre une ville inclusive qui met l’humain au coeur de tout projet urbain, c’est-à-dire un urbanisme relationnel.
Agir en amont, c’est proposer aux habitants l’environnement le plus propice à la bonne santé, notamment mentale, en passant d’un urbanisme seulement fonctionnel qui pense la ville comme un espace de flux, en termes d’efficacité, à cet urbanisme relationnel qui favorise à la fois le lien aux autres, mais aussi le lien à la nature et donne aux habitants parfois la possibilité, voire la capacité, de décider d’aujourd’hui et demain.
Ces parcours humains et urbains favorisent une ville fluide, évitant les obstacles qui entravent l’intégration sociale de chaque citoyen ; il convient d’éviter tout risque d’isolement, source de tant de mal-être. Rappelons les 4 facteurs de stress principaux pour tout citoyen :
– Densité humaine ;
– Surcharge, accumulation (bruits, feux rouges, affiches…) induisant une fatigue excessive ;
– Obstacles à la mobilité ;
– Faire des rencontres (connues ou inconnues) au risque d’une défaite sociale.
La place de la nature en ville est favorisée non pas seulement en termes d’impératif écologique, mais également parce que ces espaces ou îlot de fraicheur induisent des espaces de rencontre, de distraction, où on peut faire soit du sport ou de la culture. Ce sont des espaces essentiels qui rompent la monotonie du quotidien.
Dans cet urbanisme relationnel, on souligne la place de l’art et de la culture. Ils sont des leviers majeurs pour permettre un bon état de santé mentale.
Ce rôle de l’art est aujourd’hui reconnu comme un élément d’apaisement et d’épanouissement personnel, puisqu’il est même recommandé en termes de prescription muséale dans certaines grandes capitales francophones telles que Québec, Bruxelles et Lausanne en 2024.
Nous savons tous que l’esthétique et le beau, lorsqu’ils sont conjugués, déclenchent une émotion esthétique, avec un phénomène biochimique connu – décharge de dopamine – bénéfique à la santé mentale.
Ainsi, la santé mentale est un sujet majeur de santé publique, où il nous faut nécessairement associer tous les acteurs de la cité, notamment les décideurs politiques et prendre ce sujet de la Santé Mentale de nos concitoyens à bras-le-corps. Les politiques urbaines auront un impact sur la santé globale, en prenant en compte aussi bien les déterminants de santé que les inégalités de santé.
Cela pose inéluctablement un travail de liens de la ville, de mise en réseau avec l’ensemble des acteurs, et aussi d’une exigence collective pour répondre aux questions actuelles, aux nouvelles exigences, aux nouveaux publics, à cette nouvelle jeunesse.
En clair, la ville doit être un acteur de soin, au même titre que l’hôpital un acteur urbain : et ainsi aller dans le sens d’un bien vivre-ensemble.
Exemples concrets : Lausanne, Abidjan, Seattle, Barcelone
Il faut dire que la pandémie a nettement aidé à la prise de conscience au niveau de la santé mentale de nos concitoyens, au niveau des 5 continents (présents lors de nos colloques Villes et Santé Mentale).
Lausanne évoque la politique de développement urbain avec des éléments orientés vers le renforcement de la qualité de leur cadre de vie.
Leur priorité est de faire une ville saine, apaisante, rassurante et inclusive pour favoriser le bien-être et prévenir les maladies psychiques par l’urbanisme.
Abidjan nous a montré le retour d’expériences sur des pratiques artistiques soutenues ; toutes ces techniques artistiques, tant au niveau des arts de la scène que des arts plastiques, impactaient de façon positive la santé mentale de tous les publics, y compris les artistes eux-mêmes.
Seattle a largement investi dans la lutte contre les sans abri depuis une vingtaine d’années, a renforcé ces politiques publiques depuis 2020 en faveur de la santé mentale des populations vulnérables avec différents types d’intervention, notamment en développant le « Just Care » lancé en 2020, grâce à des ponts fédéraux de roues de secours ou le « TinyHouse Village », c’est-à-dire des villages qui offrent sécurité, intimité ou communautés à ces sans-abri, avec des lignes d’écoute nationale 989 contre le suicide.
Barcelone, comme Seattle d’ailleurs, insistent sur les investissements accrus envers les populations de jeunes pour une meilleure connaissance de leur santé, eu égard à la vulnérabilité psychique de cette période critique et plus encore en période post-Covid.
En conclusion : la ville de demain ne serait-elle pas la ville des liens ?
Entre éthique et politique, la ville de demain sera assurément celle des liens.
La ville de demain ne sera pas la ville idéale, car « l’avenir n’est pas l’amélioration du présent, mais bien autre chose » (Elsa Triolet), mais elle peut devenir la ville des liens, ou plus simplement la cité du lien comme un écosystème urbain attentif à la vulnérabilité, à la diversité des usages, aux besoins psychiques quotidiens, parce que chaque territoire porte ses silences, ses élans, ses récits en attente.
La ville des liens existe déjà par fragments. Elle est déjà à l’oeuvre dans certaines rues calmes, sur un banc bien placé, dans un jardin semi-public, dans la douceur de l’éclairage d’une entrée, dans l’ombre offerte à qui veut juste souffler.
Ainsi, en faisant dialoguer architecture, psychiatrie et politiques publiques, les villes peuvent devenir des milieux soutenants, capables de prévenir les troubles, de favoriser l’inclusion, et de restaurer les capacités humaines.
Le beau, l’attention, la lumière, la nature, la fluidité des parcours sont autant d’éléments simples, mais puissants pour soigner sans désigner, pour accueillir sans stigmatiser.
Bibliographie :
AIMF, Les Cahiers Raisonnance « Initiative pour la santé et la salubrité en Ville » – Clés du succès. AIMF, 2021, 70p.
Rachel BOCHER, Margot BRUNET, DAVIES Simon, « La ville du bien-être », Revue Cerveau & Psycho, n°181, novembre 2025.
Rachel BOCHER, Simon DAVIES, « L’architecture au secours des enjeux humain et collectif ? », Revue Urbanisme, n°446, septembre 2025.
Rachel BOCHER, Colloque Villes & Santé Mentale, édition Nantes Métropole en décembre 2022.
Fernando BERTOLOTTO, Dolores BOISSINOT TORRES, Robert BRES et al. (dir. Michel JOUBERT), « Santé Mentale Ville et Violences ». Eres, 2004, 340 p.
Philippe CONUS, Ola SÖDERSTRÖM, Dag SÖDERSTRÖM et al., « Urbanicity : The need for new avenues to explore the link between urban living and psychosis ». John Wiley & Sons Australia, 2019, 12 p.
Frédéric ROUILLON, « Psychiatrie française Psychiatrie en France ». Springer, 2012, 190 p.
