Tribune

Par
Anne Bucher,
Membre du comité directeur du CRAPS et ancienne directrice générale de la Santé à la Commission européenne
Historiquement, l’Union européenne n’est pas perçue comme un acteur clé des politiques de santé. Cependant, dès les années 1990, le cancer est devenu une priorité politique, encouragée par la société civile et le Parlement européen. C’est à cette époque que le premier plan de lutte contre le cancer a été élaboré, ainsi que les premières dispositions, telles que l’interdiction de la publicité sur le tabac dans les médias, puis, dans les années 2000, la révision de la législation sur les produits du tabac.
Ce sont les statistiques préoccupantes du cancer et de sa progression dans l’UE qui ont fait du cancer une exception politique. Aujourd’hui, l’Europe compte un dixième de la population mondiale, mais un quart des cas de cancers dans le monde. En raison du vieillissement de la population, l’incidence du cancer devrait augmenter de 18 % entre 2022 et 2040. En l’absence d’action décisive, les décès liés au cancer devraient augmenter de 26 % sur la même période. Le cancer, qui est actuellement la première cause de mortalité dans l’UE pour la population de moins de 65 ans, deviendrait ainsi la première cause de mortalité pour l’ensemble de l’UE.
Ces perspectives ne font que renforcer la volonté politique d’agir au niveau européen. Depuis 2019, et plus encore depuis la crise de la Covid-19, la lutte contre le cancer est une revendication consensuelle de l’ensemble de l’échiquier politique de l’UE. Le plan « vaincre le cancer1», promis par la présidente Ursula von der Leyen, a été adopté en 2021. Il s’articule autour de quatre priorités : 1) la prévention ; 2) la détection précoce ; 3) le diagnostic et les traitements ; et 4) la qualité de vie des patients atteints d’un cancer et des personnes ayant survécu à la maladie. Le plan s’appuie sur un large éventail de politiques européennes (politiques sociale et environnementale, recherche, régulation du marché des médicaments, etc.). Il mobilise des financements de différents programmes à hauteur de 4 milliards d’euros, dont 1,5 milliard, soit 25 %, du programme EU4Health et 2 milliards des fonds pour la recherche. Que peut-on dire de ce programme quatre ans après son adoption ? Au-delà du premier bilan établi par la Commission européenne2, il est utile d’examiner comment l’action européenne peut utilement compléter les efforts faits au niveau national dans la lutte contre le cancer.
La prévention
Partant du constat que 40 % des cancers dans l’UE sont évitables, le plan Cancer affiche des objectifs ambitieux en matière de prévention, notamment pour réduire les risques sociaux liés à la maladie. Il vise à contribuer à créer une « génération sans tabac », afin de réduire la part de la population consommant du tabac à moins de 5 % d’ici 2040, contre environ 25 % actuellement. Il ambitionne également de réduire d’au moins 10 % la consommation nocive d’alcool d’ici 2025, sachant que le cancer est la principale cause de décès imputable à l’alcool. L’UE s’appuie également sur ses responsabilités en matière de sécurité alimentaire pour promouvoir une alimentation saine. Pour lutter contre les cancers causés par le virus du papillome humain, l’UE se fixe pour objectif de vacciner au moins 90 % des filles de la population cible et d’accroître sensiblement la vaccination des garçons d’ici 2030.
Le chemin est ardu et l’UE ne peut apporter qu’une contribution partielle. À ce stade, il faut reconnaître que tous les efforts n’ont pas été couronnés de succès. L’UE a notamment fait face à l’opposition de certains gouvernements nationaux et de lobbys dans ses efforts pour lutter contre le tabagisme, l’alcoolisme ou les risques liés à l’alimentation. Elle n’est ainsi pas parvenue à augmenter la fiscalité sur le tabac et l’alcool. Les projets de généralisation du Nutri-Score dans l’UE pour inciter les consommateurs à opter pour une alimentation saine ont également échoué. Néanmoins, on peut compter sur certaines actions en cours pour donner de meilleurs résultats, comme la révision prévue de la directive sur les produits du tabac ou comme la recommandation de 2024 visant à soutenir les efforts déployés par les États membres pour prévenir le cancer par la vaccination.
En revanche, des progrès significatifs ont été réalisés dans la réduction des risques environnementaux et chimiques. Alors que 97 % de la population européenne est exposée à des niveaux de particules fines dans l’air supérieurs aux recommandations de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), la révision de la directive sur la qualité de l’air de 2022 a permis d’imposer un alignement progressif vers les plafonds de l’OMS en matière d’exposition aux polluants atmosphériques d’ici 2035. La révision de la directive sur l’eau potable et de la directive-cadre sur l’eau a permis de mettre en place des limites plus strictes concernant la présence de contaminants ou de polluants dans l’eau potable, ainsi que dans les eaux de surface ou souterraines affectant les poissons et les crustacés.
Dans le cadre du plan européen pour vaincre le cancer, la Commission a proposé une modification législative visant à réduire encore l’exposition des travailleurs à l’amiante afin de les protéger contre les risques de cancer. De même, en matière de santé et sécurité au travail, la sixième révision de la directive européenne sur les substances cancérogènes, mutagènes et reprotoxiques (CMRD) en 2025 propose d’étendre la liste des substances soumises à des valeurs limites d’exposition ce qui, si confirmée par le législateur, placerait l’UE parmi les pays les plus ambitieux au niveau international dans ce domaine.
En conclusion, l’UE a proposé des objectifs ambitieux pour réduire les risques liés au style de vie et au régime alimentaire, mais elle est peu équipée pour avoir un impact sur le tabagisme ou l’alcoolisme. En revanche, elle contribue de façon significative à la prévention du cancer au travers de son action législative ou régulatrice touchant aux pollutions environnementales et chimiques.
Détection précoce
Le plan européen « Vaincre le cancer » a fait de la détection précoce du cancer une priorité afin de lutter efficacement contre l’incidence élevée de la maladie dans l’UE. L’action européenne s’articule autour de deux axes. Le premier consiste à soutenir et à mutualiser les efforts de recherche pour le bénéfice de l’ensemble des États membres. Le deuxième vise à lutter contre les inégalités au sein de l’UE. On observe en effet de grandes disparités dans la pratique du dépistage. Par exemple, la couverture de la population cible varie de 6 % à 90 % pour le dépistage du cancer du sein et d’environ 25 % à 80 % pour le dépistage du cancer du col de l’utérus. Un montant proche de 100 millions d’euros est prévu dans le budget européen pour soutenir les objectifs en matière de dépistage. Ce budget se compose de 38,5 millions d’euros déjà engagés pour des projets dans le cadre du programme EU4Health et de 60 millions d’euros pour la recherche dans le cadre d’Horizon Europe.
La mise en place d’un programme européen de dépistage s’appuie sur une révision de la recommandation de 2003 sur le dépistage du cancer. Cette recommandation s’appliquait aux cancers du sein, du col de l’utérus et colorectal. Son adoption a favorisé la généralisation des programmes nationaux de dépistage, et aujourd’hui, presque tous les États membres ont mis en place de tels programmes. En 2023, l’UE a adopté une révision de cette recommandation, qui a été étendue aux cancers de la prostate, du poumon et aux cancers gastriques. Les six cancers couverts par la recommandation sont à l’origine à eux seuls de plus de la moitié de l’incidence et de la mortalité du cancer en Europe. La recommandation porte sur le ciblage, l’accès, la qualité, les standards et les méthodes de diagnostic. Le soutien financier apporté aux États membres vise à garantir que, d’ici 2025, 90 % de la population de l’UE remplissant les conditions requises pour participer au dépistage des cancers couverts par la recommandation se verront proposer un dépistage.
Diagnostic et traitement
Comme pour la détection précoce, l’action européenne en faveur du diagnostic combine un volet recherche avec des initiatives ciblées dans les différents pays pour réduire les inégalités d’accès aux traitements contre le cancer. À titre d’exemple, les taux de survie après un traitement du cancer du sein varient de 20 % d’un pays à l’autre et la survie à cinq ans au cancer du côlon est comprise entre 49 % et 68 %. Ce volet du plan mobilise également des financements européens provenant de différents programmes.
L’une des actions phares du plan « Vaincre le cancer » consiste à mettre en réseau les centres intégrés de cancérologie nationaux reconnus dans chaque État membre. Ce réseau facilitera l’adoption de méthodes de diagnostic et de traitement de qualité, ainsi que la formation, la recherche et les essais cliniques dans l’ensemble de l’UE. Des travaux sur l’assurance qualité donneront lieu à la mise en place de programmes d’accréditation et de certification volontaires pour les centres de lutte contre le cancer et les programmes de dépistage. On compte sur l’adhésion de 100 centres de cancérologie nationaux d’ici 2028 et 90 % des patients de l’UE devraient avoir accès à de tels centres d’ici 2030. Le plan « vaincre le cancer » a lancé de nombreuses initiatives complémentaires, telles que :
– Un « programme de formation interspécialités » mettant l’accent sur l’oncologie, la chirurgie et la radiologie ;
– Un projet de « cartographie des capacités et des compétences pour le traitement du cancer dans l’UE » pour identifier et partager les différentes capacités et compétences disponibles dans l’ensemble de l’UE ;
– Un partenariat et une plateforme numérique pour accompagner les chercheurs travaillant sur des traitements personnalisés contre le cancer ;
– L’extension des réseaux européens de référence pour les maladies rares aux cancers rares, aux pathologies oncologiques complexes particulières, et aux cancers pédiatriques ;
– Une infrastructure européenne fédérée pour les données d’images sur le cancer par la Fédération européenne pour CAncer IMages (EUCAIM) et des projets de recherches en matière de diagnostics innovants ;
– Des initiatives pour le développement et l’accès aux médicaments oncologiques : par exemple la priorité donnée à l’oncologie pour les premières applications de l’évaluation clinique conjointe mis en place par la nouvelle législation sur l’évaluation des technologies de la santé ; ou la création d’une plateforme pour soutenir le repositionnement des médicaments existants.
Il va de soi que le rôle de l’UE dans le traitement du cancer est sans commune mesure avec les responsabilités et ressources déployées dans les systèmes nationaux de soins, mais l’UE essaye à travers les actions du plan « Vaincre le cancer » d’utiliser au maximum l’effet de levier sur les politiques nationales de lutte contre le cancer.
Qualité de la vie des patients atteints d’un cancer et des personnes ayant survécu à la maladie
Tout ce qui a trait à l’après-cancer constitue l’élément le plus novateur de ce plan par rapport aux actions que l’UE entreprend traditionnellement dans la lutte contre la maladie. Avec les progrès réalisés dans le traitement de la maladie, cette dimension devient incontournable. Elle est complexe, car elle implique des éléments médicaux et non médicaux. Elle ne concerne pas seulement les patients, mais aussi leurs familles et leurs proches aidants. Le plan « Vaincre le cancer » se propose d’explorer ces questions. Il a favorisé la création de communautés de patients et mis à leur disposition des outils, tels que des plateformes numériques. Le succès le plus visible de ces efforts est le réseau des jeunes ayant survécu au cancer (European Network of Young Cancer Survivors). Le plan aborde également les aspects économiques. L’UE propose à ce titre d’élaborer un code de conduite sur l’accès aux services financiers afin de généraliser le droit à l’oubli adopté en France. Elle a également lancé une étude approfondie sur la réinsertion professionnelle des patients atteints de cancer après leur traitement. Plusieurs initiatives européennes contribuent également à cette priorité du plan de lutte contre le cancer : le Pilier des droits sociaux, la Directive de 2019 sur l’équilibre entre vie professionnelle et vie privée des parents et des aidants, la Stratégie de 2021 en faveur des droits des personnes handicapées, la Communication pour une approche globale en matière de santé mentale de 2023 sont autant d’exemples d’actions qui sont pertinentes pour le cancer, même si elles couvrent un champ beaucoup plus large.
Quel est finalement l’impact du plan cancer ? La politique européenne de la santé n’a pas vocation à coordonner les politiques nationales. Le plan « Vaincre le cancer » apporte toutefois un soutien actif et indispensable aux politiques nationales de lutte contre le cancer et la mise en œuvre du plan au cours de ces quatre premières années a permis d’enregistrer des progrès significatifs. Il a permis notamment de renforcer les ambitions en matière de santé publique des politiques européennes de prévention du cancer et de santé environnementale. Il a mis en place plusieurs outils facilitant le partage de l’expertise. Il a mis à disposition des financements de recherche et des outils pour soutenir les politiques nationales et créer des partenariats transnationaux. Certains projets ont donné lieu à des accords sur les standards ou les bonnes pratiques sur tous les aspects du cancer, de la prévention à la vie après le cancer qui peuvent guider les politiques nationales. Sa plus grande valeur ajoutée est, fondamentalement, la contribution que ces actions combinées à un ciblage des financements sur les pays les plus vulnérables permettent de réduire les inégalités face au cancer. L’UE s’est dotée d’un outil pour mesurer de façon fine et continue ces inégalités (https://cancer-inequalities.jrc.ec.europa.eu/).
Sources :
1. Commission européenne : Plan européen pour vaincre le cancer – COM (2021) 44 final- 3 février 2021.
2. Commission européenne : Examen du plan européen pour vaincre le cancer – Document de travail des services de la Commission – SWD (2025) 39 final – 4 février 2025.
