Tribune

« Dans une société où le salariat se reconfigure et où la subordination perd de son évidence, l’entreprise libérale apparaît comme une forme d’organisation moderne. Une entreprise de plein exercice, capable d’innover et de créer de la valeur, sans renoncer à l’indépendance ni à la responsabilité individuelle »

Par
Denis Raynal,
Président de l’UNAPL

La question n’est pas nouvelle, mais elle n’a jamais été aussi pressante. Où vont les professions libérales ? À l’heure où l’économie se recompose, où les repères du travail changent et où les modèles d’organisation sont profondément interrogés, le secteur des professions libérales se trouve à un point de bascule. Non pas en situation de déclin mais à un moment de transformation profonde, qui engage à la fois son modèle économique, son identité et sa place dans la société.

Des défis multiples

Les professions libérales vivent aujourd’hui un double virage. Le premier est économique. Il se traduit par une accumulation de tensions subies comme l’inflation durable, la hausse des charges, l’instabilité fiscale et sociale, la complexification normative ou encore la financiarisation de certains secteurs. L’entreprise libérale, longtemps perçue comme une structure simple, est désormais confrontée à un environnement instable qui exige une forte capacité d’adaptation. Investir, employer, se développer ou transmettre sont devenus des actes stratégiques à part entière.

Dans le même temps, les formes d’exercice se diversifient : sociétés d’exercice, regroupements, plateformes, hybridations avec le salariat ou le micro-entrepreneuriat… Cette pluralité n’est pas en soi un problème. Elle est même un signe de vitalité. Mais elle pose une question centrale. Jusqu’où peut-on faire évoluer les structures sans remettre en cause ce qui fonde notre modèle libéral, basé sur l’indépendance du professionnel, sa responsabilité personnelle et la maîtrise de son acte ? La vigilance est indispensable face aux risques de subordination économique déguisée ou de dilution de la décision professionnelle. L’UNAPL est très attentive à ces aspects.

Le second virage est identitaire. Il est peut-être plus silencieux, mais tout aussi structurant. Les métiers évoluent, se recomposent. Les frontières traditionnelles s’estompent sous l’effet des innovations, des attentes des usagers et des transformations sociétales. Dans ce contexte, la tentation pourrait être de considérer l’identité libérale comme un héritage du passé. C’est une erreur. L’indépendance, l’éthique, la responsabilité et l’humanisme ne sont pas des marqueurs figés. Ils constituent un socle pour la profession libérale, capable de donner du sens à la transformation.

Le numérique, et plus encore l’intelligence artificielle, symbolisent ces transformations. L’IA n’est ni une solution miracle ni une menace. Elle est un révélateur. Révélateur de ce qui peut être automatisé, standardisé, optimisé. Mais aussi révélateur de ce qui ne peut pas l’être : le jugement, l’analyse, la relation humaine, la responsabilité intellectuelle. Pour les professions libérales, l’enjeu n’est pas de résister à l’innovation, mais de la gouverner. D’en faire un outil au service de l’expertise. C’est tout le sens de l’idée d’« entreprise libérale augmentée » que nous portons à l’UNAPL. Une entreprise qui utilise la technologie pour mieux affirmer la valeur humaine de l’acte professionnel.

Enjeux sociétaux

À ces mutations économiques et technologiques s’ajoutent des mutations sociétales profondes. Les attentes des citoyens ont changé. Ils recherchent davantage de proximité, de lisibilité, de disponibilité. Ils attendent aussi un engagement sur les enjeux de responsabilité sociale, environnementale et territoriale. Les jeunes professionnels, quant à eux, expriment une aspiration forte à l’autonomie, au sens, à l’équilibre entre vie professionnelle et personnelle. Là encore, le modèle libéral n’est pas en retrait. Il porte, au contraire, une promesse contemporaine d’un entrepreneuriat responsable, ancré dans les territoires.

Dans une société où le salariat se reconfigure et où la subordination perd de son évidence, l’entreprise libérale apparaît comme une forme d’organisation moderne. Une entreprise de plein exercice, capable d’innover et de créer de la valeur, sans renoncer à l’indépendance ni à la responsabilité individuelle. Une entreprise qui ne dissocie pas performance économique et utilité sociale.

Face à ces recompositions, le rôle des corps intermédiaires est décisif. À l’UNAPL, notre responsabilité est de protéger ce qui fonde le modèle libéral, d’anticiper les mutations à venir et d’accompagner la transformation des pratiques. Cela suppose une vision stratégique de long terme, mais aussi un ancrage concret dans les réalités professionnelles. C’est à cette condition que les professions libérales pourront continuer à jouer leur rôle de pilier du lien social et économique.

Alors, où va-t-on ? Je suis convaincu que les transformations en cours ne fragilisent pas le modèle libéral. Elles le mettent à l’épreuve, et donc le renforcent. À l’horizon 2030, l’entreprise libérale sera mieux reconnue, plus collaborative, plus innovante. Elle aura intégré les outils numériques et l’intelligence artificielle comme des leviers de progrès, non comme des fins en soi. Elle sera encore plus attentive aux enjeux de responsabilité sociale, de transition écologique et d’attractivité des métiers. Mais elle restera fidèle à ce qui la fonde : l’indépendance, l’éthique et l’humanisme.

L’avenir des professions libérales ne se décrète pas. Il se construit, collectivement. C’est cette ambition que nous portons aujourd’hui à l’UNAPL. Non pas pour préserver un modèle par nostalgie, mais pour affirmer qu’il constitue, plus que jamais, une réponse crédible aux défis contemporains.