Tribune

Par
Laurent Pietraszewski,
Ancien ministre et fondateur de Grenel, Stratégie et Management
Une réalité de santé publique qui dépasse la seule prévention des risques professionnels
Si une récente étude parue dans The Lancet en septembre 2025 laisse à penser que la France arrive en tête des pays ayant le plus grand nombre de cancers rapporté à leur population (389 cas pour 100 000 habitants), ces pathologies ne se sont invitées que très récemment dans les réalités organisationnelles et managériales des entreprises hexagonales.
Dans le monde du travail, le cancer est historiquement une pathologie à prévenir dans un cadre professionnel avant d’être une Grande Cause nationale de santé publique.
Nos entreprises ont d’abord été confrontées au cancer par la prévention des risques professionnels et le cadre normatif de la loi déclinée dans le Code du travail. Les entreprises perçoivent du cancer la part dont elles pourraient être responsables et les obligations qui leur sont faites de prévenir le risque éponyme. Les employeurs se sont depuis toujours attachés, avec l’aide des services de prévention et de santé au travail, à prévenir ces risques en s’appuyant, entre autres, sur le document unique d’évaluation des risques professionnels en place depuis plus de 20 ans.
Le cancer, un enjeu d’inclusion et de responsabilité sociétale pour les entreprises
Quand moins de 1 % des cancers déclarés sont reconnus d’origine professionnelle, selon l’INRS, sur les 433 000 détectés en 2023, même si ces données sont à regarder avec prudence, compte tenu de la difficulté à faire reconnaître l’origine d’une maladie intervenant parfois plusieurs années après l’exposition, l’entreprise ne peut plus se cantonner dans ce registre unique, pour aussi important soit-il, en matière d’engagement contre le cancer.
Par ailleurs, d’autres contraintes normatives apparaissent sur la soutenabilité du travail, comme les normes E.S.R., où le maintien dans l’emploi devient un indicateur de la responsabilité sociale de l’entreprise. Karine Duquesne, responsable de la cellule d’écoute dans une grande entreprise du Retail, patiente partenaire, rappelle les données d’UNICANCER : « sur 1 200 cancers détectés par jour dans notre pays, 400 concernent des actifs ». Il est donc indispensable de prendre en compte cette réalité au sein de l’entreprise.
La charte « Cancer et travail » de l’INCa fédère déjà plus de 100 organisations autour de 11 engagements contribuant notamment au maintien et retour dans l’emploi des personnes touchées par le cancer.
L’adhésion que suscite ce mouvement témoigne de la prise de conscience et de l’engagement des entreprises. L’entreprise de Karine Duquesne est d’ailleurs signataire de cette charte. Son DRH l’a missionnée pour diriger une cellule d’écoute interne et accompagner les collaborateurs atteints par le cancer et d’autres maladies chroniques après lui avoir permis de se former avec un DU de patiente partenaire de la Sorbonne. Karine forme et accompagne managers et collaborateurs concernés par la maladie afin de permettre un échange dans le respect des choix du malade dès l’annonce du diagnostic. Au côté du manager, elle crée les conditions pour maintenir le lien avec le salarié malade. « Tout est fait sur mesure, chacun est différent. Les collaborateurs me font plus facilement confiance, car j’ai été confrontée à la maladie et que je suis formée pour accueillir leur parole et les accompagner. » Forte de sa connaissance des métiers et des organisations de son entreprise, elle peut proposer des adaptations pertinentes du poste et de l’organisation de travail en lien avec le médecin du travail, le manager et le collaborateur concerné.
L’implication collective : une condition de réussite
Ces enjeux sont partagés par Virginie Villard, présidente de la fédération GEFLUC – France et de l’antenne GEFLUC Paris-IDF Les entreprises contre le cancer : « Le GEFLUC est confronté depuis sa création aux difficultés de ses adhérents pour réussir le retour ou le maintien dans l’emploi. » Comme Karine Duquesne, Virginie Villard est patiente partenaire diplômée et a dû faire face à la maladie. Elle estime qu’il ne faut pas attendre la visite de reprise pour envisager les conditions du retour au travail. Le rendez-vous de liaison prévu par la loi de 2021 sur la santé au travail est le cadre approprié pour cela. Le salarié peut en prendre l’initiative et se faire accompagner par le service de prévention et de santé au travail. Ce sujet ne doit pas être seulement celui de la Direction des ressources humaines et des managers ; Direction générale, représentants du personnel, CSE, CSSCT tous doivent pouvoir être sensibilisés pour réussir à maintenir le lien avec les collaborateurs malades.
De la prévention à l’accompagnement : une approche globale
Dans le registre de la prévention, reconnaissons que cela dépasse déjà le cadre purement professionnel évoqué en début de propos en matière de lutte contre le cancer. Les entreprises sensibilisent de mieux en mieux aux cancers féminins comme masculins et font évoluer leurs pratiques en proposant, par exemple, des ateliers d’autopalpation animés par des professionnelles de santé avec bustes en silicone pour s’exercer. On peut aussi évoquer les ateliers de sensibilisation aux risques du cancer de la peau et de dépistage des mélanomes ouverts aux salariés sur leur temps de travail qui se multiplient comme dans cette entreprise de transport de Saint-Étienne.
Pour ce qui est du maintien dans l’emploi et de l’accompagnement au retour, le temps partiel thérapeutique reste un outil opérationnel intéressant pour autant que le management n’y voit pas une contrainte nouvelle. La présidente du GEFLUC souligne qu’il n’est pas toujours facile pour un salarié malade qui souhaite rester en activité pendant son traitement de maintenir le rythme qu’il connaissait précédemment même avec un temps partiel. C’est là que le management de discernement prend tout son sens.
Le rôle central du manager et de la culture d’entreprise
Tout nous conduit à faire du manager un acteur clef du maintien dans l’emploi et du lien social nécessaire pour le malade avec son environnement professionnel. Pour autant que l’entreprise soit ouverte aux vulnérabilités. C’est sans doute là que réside le véritable changement de paradigme nécessaire à une inclusion réussie des cancers et des maladies chroniques. Pour notre patiente partenaire, cela passe par une communication simple avec celui qu’elle nomme son boss : « Je lui dis, je ne serai pas là mardi prochain, car j’ai une biopsie à faire » sans que cela ne mette l’un ou l’autre en difficulté. Précisons que le niveau de maturité et de confiance atteint dans cet exemple ne vaut pas généralité. Une cellule d’écoute interne ou externe constitue une bulle de sécurité et de confidentialité quand le manager ne doit pas et ne peut pas tout assumer.
Vers une entreprise plus humaine et inclusive
Dans cette transformation polymorphe où managers et organisations de travail se remettent en question pour mieux prendre en compte les salariés touchés par le cancer ou les maladies chroniques, le principal acteur reste le collaborateur malade. C’est bien lui qui devra, en plus de recevoir des traitements thérapeutiques, emprunter le chemin souvent éprouvant de la résilience pour intégrer les conséquences de cette expérience difficile dans son cadre personnel et professionnel. Pour Virginie Villard, il faut accepter de faire le deuil de son ancienne personnalité pour mieux intégrer les compétences acquises et les ressources développées dans la maladie. C’est ce que permet le #fightingcancer affiché sur les profils LinkedIn. Notre patiente experte de la grande distribution en témoigne : « Aujourd’hui, je gère l’incertitude, je fais preuve d’une persévérance renouvelée, ma capacité de résilience n’a plus rien à voir avec ce qu’elle était avant… ». Autant de compétences recherchées pour les dirigeants.
Pour mieux appréhender la dimension systémique de son combat contre la maladie dans le cadre professionnel, Karine Duquesne a traduit cette expérience dans une carte mentale. Cela lui permet d’illustrer son propos dans les ateliers de sensibilisation qu’elle anime auprès des comités de direction et des managers.
Cette carte est une parfaite illustration des enjeux auxquels se confrontent les parties prenantes de cette transformation du monde du travail afin de le rendre plus accueillant et bienveillant avec les malades du cancer ou souffrant de maladies chroniques. Chacun doit y prendre sa part pour réussir pleinement cette nouvelle dimension du vivre ensemble au travail.

Autrices :
Karine Ducrocq, en charge du projet « Maladie et Travail »
chez Auchan Retail France
Justine Bocquillon, Facilitatrice Graphique
