recherche médicale les idées des acteurs
Un effort particulier doit être conduit sur les phases précoces, souvent sources d’innovations de rupture

Michel Joly

Président de Gilead Sciences France, Ancien Président de la Commission des affaires Scientifiques du LEEM & Membre de l’Académie Nationale de Pharmacie

S’il fallait se convaincre de la qualité de la recherche publique française, il suffirait de se référer au classement Thomson-Reuters 2017 des «  25 institutions publiques qui contribuent le plus à faire progresser la science et la technologie dans le monde  » : le CEA se place ainsi 2e, le CNRS 8e, l’INSERM 9e, et l’Institut Pasteur 15e.

Et pourtant, quand il s’agit de faire le constat de la place de notre nation dans la participation aux essais cliniques sur les nouveaux médicaments, la France n’occupe que le 4e rang européen derrière l’Allemagne, le Royaume-Uni et l’Espagne. Plus inquiétant, sur les phases précoces de développement, la France perd même une place aux dépens de la Belgique… Comment expliquer un tel écart entre l’excellence de la recherche publique et la difficulté chronique à transformer celle-ci en projets pourtant porteurs de solutions attendues par les patients, de rayonnement scientifique de la France, et d’attractivité économique du pays ?

Les délais, toujours les délais

204 jours. C’est le délai nécessaire entre la première démarche administrative et l’inclusion d’un 1er patient dans un essai clinique en France. Trop long. Il serait injuste d’oublier les efforts menés ces dernières années entre 2018 et 2019 pour réduire ceux-ci, à la fois de l’ANSM (de 59 jours à 41 jours), des avis éthiques des CPP (de 89 jours à 76 jours) et des signatures des contrats uniques (76 jours à 70 jours). La mise en place des essais et l’inclusion du premier patient ne progressent cependant pas (77 jours).

Ces progrès doivent être poursuivis en mettant l’accent sur un effort de simplification passant par la mise en place d’un guichet unique au sein de l’ANSM, mais également en donnant à celle-ci comme aux CPP les moyens adaptés. La digitalisation des procédures, du consentement des patients au suivi à leur domicile, est également une étape indispensable. Un effort particulier doit être conduit sur les phases précoces, souvent sources d’innovations de rupture. Pour des patients sans solution thérapeutique, elles peuvent représenter un espoir de traitement. Ces solutions existent et sont connues, encore faut-il les mettre en œuvre.

Prioriser les efforts

En avril 2020, la France se positionnait au 2e rang mondial en matière de recherche clinique sur la Covid-19 derrière les États-Unis. La mobilisation des équipes de recherche et des promoteurs académiques et industriels a permis d’élaborer de nombreux protocoles de recherche notamment à visée thérapeutique, ce qui est exceptionnel. Mais, en parallèle, la multiplicité de plus de 100 protocoles sur le terrain, dans un tissu académique complexe, avec de réelles incertitudes de financements, des difficultés de contractualisations, sans même évoquer les polémiques médiatiques, ont créé un retard au démarrage de nombreuses études à commencer par l’étude Reacting/Inserm Discovery. Il est frappant de voir la rapidité avec laquelle une étude légèrement différente au Royaume-Uni (Recovery) a réussi à recruter presque 10 fois plus de patients dans le même temps, et conclure à l’efficacité des corticoïdes dans la phase inflammatoire de la maladie. Cet écart est moins à imputer à l’essai Discovery lui-même qu’à la dispersion des protocoles, et à la complexité logistique et administrative.

Pour éviter cette dispersion – qui consomme les énergies de tout l’écosystème recherche aux dépens des priorités de santé publique – les ministères de la Santé et celui de la Recherche ont proposé un dispositif national de priorisation de projets (CAPNET). Ce label national permettrait un examen accéléré des autorisations ANSM/CPP, et des facilités de financements. Pour l’heure réservée à la recherche contre la Covid-19, il serait souhaitable que cette initiative soit étendue à d’autres priorités nationales comme l’oncologie par exemple.

Centraliser

Il est presque paradoxal de devoir appeler à la centralisation dans le pays de Colbert. Mais il est un fait que si la France n’occupe que le 4e rang européen dans la compétition européenne des essais cliniques pharmaceutiques, elle bondit au second rang quand on porte le regard sur les essais en oncologie. Nous avons vu plus haut la très bonne place de la France en infectiologie, en particulier en virologie, grande tradition française. Chacune de ces spécialités régit sa recherche clinique ou translationnelle qu’elle soit publique, ou en partenariat avec le privé, par l’intermédiaire d’agences nationales ; l’INCA d’une part, et l’ANRS d’autre part. Dans ces agences, les stratégies de recherche sont discutées et financées. Elles assurent ainsi une cohérence stratégique, et à nouveau, une priorisation. Il y a une corrélation entre l’existence de ces Agences nationales et la performance des partenariats publics-privés qui ne saurait être due au hasard, et assurément un gage d’une meilleure lisibilité de l’action publique autour de ces organisations.

En finir avec l’opposition public-privé

Nous touchons là un sujet sensible. Les entreprises qui développent des médicaments le font en partenariat avec le secteur public. Comment pourrait-il en être autrement ? Mais les chercheurs publics, qui, ainsi, ont accès aux dernières innovations médicamenteuses et participent à leur développement, doivent-ils être marqués au fer rouge par une partie de la population parce qu’ils travaillent avec les entreprises du médicament ? Ces relations sont indispensables (seuls les médecins peuvent mener les essais cliniques), légitimes (encadrées par une législation française parmi la plus contraignante au monde) et transparentes (toute relation de travail de plus de 10 euros avec un médecin étant publiée sur Internet depuis 7 ans). La liberté commence là ou finit l’ignorance, disait Victor Hugo. Il semble indispensable d’éduquer la population sur la nécessité absolue de ce partage de compétences entre public et privé, comme il est nécessaire d’assurer l’indépendance et la compétence des experts lorsque viendront les étapes d’évaluation de ces mêmes médicaments.

Enfin, le système d’évaluation des chercheurs favorise la diffusion scientifique (critère prépondérant des publications) au détriment de la valorisation économique des résultats de la recherche, par exemple. Un chercheur qui saute le pas, et prend le risque de valoriser ses travaux en montant une start-up, met au mieux en pause sa carrière de chercheur public. Dans la même logique, il serait tout aussi essentiel de favoriser les parcours croisés entre public et privé, et de les valoriser positivement.

La compétition internationale pour la meilleure science est exigeante et de plus en plus rapide. Elle nous oblige. Elle est gage de rayonnement de la France, d’accès aux innovations thérapeutiques pour les patients sur le sol français, et d’attractivité économique pour la Nation. C’est le défi que nous souhaitons relever ensemble, en conduisant des ponts et non des murs entre les entreprises du médicament et la recherche académique française.