Tribune

Par
Dr Jean-Martin Cohen Solal,
Médecin généraliste et ancien directeur général de la Mutualité Française
Dans mon expérience de « vieux » médecin généraliste, notamment, j’ai toujours été marqué par la difficulté d’annoncer à un patient une maladie grave et en particulier un cancer. C’est une démarche essentielle que, trop souvent, on n’enseigne pas et j’ai vu les ravages causés auprès de patients et de leurs proches par une annonce mal faite qui ne doit pas se résumer au « dire la vérité au malade ».
Aussi, j’ai eu envie d’écrire ce que, selon moi, elle pourrait, elle devrait être.
En effet, l’annonce d’un diagnostic de cancer est un moment charnière, non seulement dans le parcours de soins du patient, mais aussi dans la « noblesse » du métier de médecin, dans la relation humaine qui lie le soignant au soigné.
Ce n’est pas un simple acte de transmission d’informations médicales ; c’est une rencontre intime, souvent bouleversante, où se mêlent vérité, émotion, espoir et engagement. Pour le médecin, c’est une lourde responsabilité, très impliquante, nécessitant empathie, sincérité, clarté et une préparation minutieuse afin de transformer cette épreuve en un chemin partagé.
Avant même de prononcer le premier mot, le médecin doit se préparer méticuleusement. Cette préparation va au-delà de la simple connaissance du dossier médical et des résultats d’examens. Elle inclut une évaluation du contexte personnel et social du patient : Qui est-il ? Est-il accompagné ? Comment a-t-il vécu les étapes précédentes ? Qu’a-t-il déjà compris ou entendu ? Quelles sont ses appréhensions ?
Le choix du cadre est primordial, un lieu calme, confidentiel, à l’abri des interruptions, où le patient se sentira en sécurité et aura le temps d’assimiler la nouvelle sans précipitation. Il est essentiel de s’assurer d’avoir le temps nécessaire, car une telle annonce ne peut être faite entre deux consultations. L’objectif est de créer un climat de confiance dès les premiers instants. Des gestes simples comme inviter le patient à s’asseoir, lui demander s’il souhaite être accompagné, un regard bienveillant, un ton de voix apaisant et une posture ouverte sont autant d’éléments qui construisent cette base rassurante.
La transparence est un devoir fondamental, le patient a le droit et le besoin de savoir. Cependant, cette vérité doit être énoncée avec délicatesse et dans un langage accessible, en évitant tout jargon médical. Le but n’est pas de choquer, mais d’informer et de préparer.
Une introduction douce et directe peut être envisagée : « Nous avons maintenant les résultats de vos examens, il est important que nous en parlions ensemble. Malheureusement, ils ont révélé une maladie que nous allons devoir prendre en charge. »
Puis, le diagnostic doit être formulé clairement et sans équivoque : « Les résultats des examens montrent que vous êtes atteint d’un cancer. C’est une maladie sérieuse, mais il existe des traitements, et je serai là pour vous accompagner à chaque étape. » Il est crucial de nommer le type de cancer et de localiser la zone du corps touchée. Il ne s’agit pas de minimiser la gravité ni de susciter de faux espoirs, mais de ne pas enfermer le patient dans une perspective uniquement sombre.
Le médecin doit montrer que, malgré la difficulté, un chemin existe et peut être parcouru avec courage et soutien.
L’annonce du diagnostic est souvent un choc émotionnel intense.
Il est essentiel que le médecin laisse un silence après l’annonce, permettant au patient d’intégrer la nouvelle à son rythme.
Le rôle du médecin est d’être pleinement présent, attentif et ouvert à toutes les manifestations émotionnelles, sans jugement ni fuite.
Des phrases d’accueil et de légitimation de l’émotion sont précieuses : « Je comprends que c’est un choc. Prenez le temps dont vous avez besoin. Je suis là. » Ces mots créent un espace de sécurité psychologique indispensable. Le médecin doit aussi expliquer la maladie avec clarté, en démystifiant le terme « cancer », en expliquant sa nature (multiplication anormale de cellules) et en rappelant que le patient n’est en rien responsable de son apparition, quelle que soit la tumeur, afin de désamorcer tout sentiment de culpabilité. Des analogies simples ou des schémas peuvent faciliter la compréhension.
Une fois la pathologie expliquée et les premières émotions accueillies, le médecin doit présenter un plan d’action structuré et rassurant. Il est fondamental de montrer au patient qu’il existe un chemin et qu’il ne sera pas seul face à sa maladie.
Pour les examens complémentaires : détailler les prochaines étapes, comme une IRM, un scanner, un TEP-scanner, ou une biopsie, (s’ils n’ont encore été réalisés), en les présentant non comme des contraintes, mais comme des étapes cruciales pour affiner le diagnostic et déterminer le stade exact de la maladie, afin de concevoir le traitement le plus précis et le plus efficace.
Il faut ensuite présenter les grandes lignes des traitements possibles (chirurgie, radiothérapie, chimiothérapie, immunothérapie, thérapies ciblées), en insistant sur le fait que le choix du traitement sera personnalisé et discuté lors d’une réunion de concertation pluridisciplinaire, impliquant plusieurs spécialistes.
Le pronostic doit être abordé avec finesse. Il ne s’agit pas d’annoncer des pourcentages de survie perçus comme des sentences, mais d’exprimer un pronostic réaliste et positif, fondé sur les progrès les plus récents de la science. Le médecin peut affirmer sa conviction dans la capacité de l’équipe médicale à mettre en œuvre le traitement le plus efficace possible, « le cancer est une maladie grave, mais de plus en plus de personnes en guérissent grâce aux progrès permanents de la recherche. Notre objectif est de gagner ensemble contre la maladie ». Il faut montrer que l’on entre dans un tunnel, mais qu’il y a de la lumière et du ciel bleu au bout du tunnel.
L’annonce n’est jamais une fin, mais le début d’un accompagnement sur la durée. Le médecin doit insister sur la mise en place d’un soutien pluridisciplinaire tout au long du parcours de soins. Il faut présenter l’équipe (infirmiers spécialisés, coordinateurs, psychologues, diététiciens, assistants sociaux) et les services de soutien disponibles pour aider le patient et sa famille à gérer les émotions et les problèmes pratiques.
L’implication des proches, avec l’accord du patient, est souvent cruciale. Le médecin peut proposer : « Souhaitez-vous que l’on en parle ensemble à vos proches ? Je peux les rencontrer avec vous si vous le souhaitez. » Cela renforce le lien et prépare l’entourage à l’épreuve.
Enfin, il est impératif d’ouvrir la discussion, en laissant au patient le temps de poser toutes ses questions et de verbaliser ses peurs. « Qu’est-ce qui vous inquiète le plus à ce stade ? » ou « Avez-vous des questions sur ce que nous avons abordé ? » sont des invitations à cette ouverture essentielle. Cette écoute active permet au patient de devenir un acteur à part entière de son parcours de soins.
En conclusion, annoncer un cancer, c’est choisir l’honnêteté, la sincérité, et l’empathie. C’est poser les mots justes, clairs et adaptés, au bon moment, pour permettre au patient de comprendre, d’accepter, puis de se battre.
C’est lui démontrer qu’il n’est pas seul, le convaincre que des personnes compétentes et bienveillantes seront à ses côtés, et lui redonner, autant que possible, un pouvoir d’agir sur sa vie et ses choix.
Par cette parole soignante, claire, vraie et profondément humaine, le médecin ne se contente pas de traiter une maladie, il joue pleinement son rôle en aidant une personne à traverser une épreuve, et en faisant tout pour parvenir à la gagner.
