Tribune

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L’objectif est de cibler des trajectoires où une action précoce peut éviter des arrêts longs ou une perte durable d’employabilité

Par
Christophe Harrigan,
Directeur général de la CNP Assurances Protection sociale

La prévention telle qu’elle existe, faite de campagnes nationales de sensibilisation et de dépistage, de programmes de vaccination et autres messages de santé publique, est essentielle. Mais à côté de cette prévention généraliste, il faut développer une autre approche, complémentaire, une prévention ciblée. Tandis que la prévention généraliste fixe un socle commun, la prévention ciblée améliore l’efficacité en concentrant les moyens là où le risque est le plus probable et où le bénéfice sanitaire, social et économique est le plus élevé. En cela, elle s’inscrit aussi dans une logique de santé populationnelle.

Développer la prévention ciblée

La prévention ciblée consiste à prioriser des actions de prévention à partir de données (épidémiologiques, sinistralité, absentéisme) et d’une connaissance fine des expositions réelles, en combinant prévention primaire, secondaire et, si besoin, tertiaire. Concrètement, elle ne cherche pas à « faire plus » mais à faire mieux : mieux choisir les publics, mieux calibrer les actions, mieux articuler prévention et parcours de soins, et mieux mesurer les effets. Elle repose sur une logique d’intervention graduée : repérer une situation à risque, proposer un accompagnement proportionné, puis réévaluer (avec l’idée qu’une action courte et ciblée peut éviter des trajectoires longues et coûteuses). L’approche ciblée de la prévention tire son efficacité de sa capacité à articuler un ciblage par risque ou pathologie (cibler les situations évitables ou détectables tôt comme le diabète, les cancers ou les risques cardiovasculaires), un ciblage par population (repérer des groupes exposés à des basculements de santé) et un ciblage par moments de vie (agir aux périodes propices comme l’entrée dans la vie active ou la parentalité).

Par son accès direct et fréquent aux actifs, l’entreprise offre un cadre pertinent au développement de cette approche. Elle permet d’agir sur des déterminants concrets : organisation du travail, ergonomie, rythmes et moments de carrière.

Les obstacles à lever

Il existe différents obstacles qui sont autant de freins au développement de la prévention ciblée.

– La difficulté de diagnostic : les indicateurs habituels (absentéisme, sinistralité…) signalent des concentrations de risque mais pas leurs causes ; il faut tendre vers un diagnostic global partagé avec le terrain (les métiers, le management, les services de santé au travail et les instances représentatives du personnel) ;

– La sensibilité des données : au-delà du respect des réglementations, il faut privilégier lors de la phase d’audit des données agrégées/anonymisées, limitées au strict nécessaire ;

– La gouvernance à clarifier : il s’agit de définir qui décide, qui opère, qui évalue en associant tous les acteurs clés (médecine du travail, prévention, RH, élus, managers, assureur) pour assurer cohérence, continuité et efficacité ;

– La nécessaire confiance à installer : il convient de lever la crainte d’un usage détourné en affirmant la finalité explicitement préventive de la démarche et en étant transparent. Il faut aussi poser le principe du volontariat, de l’accès confidentiel à certains dispositifs et de la non-stigmatisation afin de renforcer l’adhésion.

Les propositions

Le passage à l’échelle d’une approche de prévention ciblée nécessite de se mobiliser autour de différents enjeux, qui se traduisent en propositions.

La première proposition consiste à agir avec méthode. Le diagnostic, ou plutôt l’audit, est essentiel à l’échelle d’une organisation. Il s’agit de repérer des zones de risque via des indicateurs internes et/ou des données assureurs, pour identifier les causes et les leviers réellement actionnables. Cet audit permet ensuite de définir un bouquet d’actions sur mesure (prévention primaire/secondaire, appui managérial, aménagements de poste…), puis de piloter dans la durée avec des indicateurs d’impact et d’appropriation.

L’identification des priorités et des leviers d’action les plus pertinents constitue une deuxième proposition. Les priorités peuvent s’établir par rapport à des populations particulières : les jeunes entrant sur le marché du travail seront plus sensibles à la prévention des conduites à risque, tandis que les seniors seront plus réceptifs à des sujets de détection de pathologies cardiovasculaires, par exemple. Les populations exerçant des métiers à risque seront sensibles à l’ergonomie des équipements tandis que les équipes sous tension le seront à la santé mentale ou à la montée en compétence des managers.

L’objectif est de cibler des trajectoires où une action précoce peut éviter des arrêts longs ou une perte durable d’employabilité.

La troisième proposition porte sur le retour sur investissement d’une approche de prévention ciblée, largement documenté aujourd’hui. Chaque euro investi en prévention génère en moyenne trois euros d’économies pour l’entreprise, selon les travaux de l’Institut de recherche sur le stress des entreprises, notamment en réduisant l’absentéisme (coûts d’indemnisation, désorganisation des équipes, dégradation de la qualité de service). À ces bénéfices directs s’ajoutent des bénéfices indirects : les actions de prévention sont un argument de recrutement et de fidélisation (81 % des actifs citent les initiatives santé de leur employeur parmi leurs critères de choix d’un poste, selon une étude Ipsos récente).

Enfin, la dernière proposition touche à l’utilisation raisonnable et raisonnée de ce que les innovations digitales et l’intelligence artificielle peuvent apporter au déploiement d’une approche de prévention ciblée. Le potentiel est colossal, pour aider à mieux cibler, à personnaliser davantage l’accompagnement, à mesurer plus finement l’impact. Le foisonnement des nouveaux acteurs porteurs de solutions digitales innovantes est indéniable et va accélérer le passage à l’échelle. Pour autant, il faut installer des garde-fous clairs (transparence, contrôle humain, prévention des biais) afin de renforcer la confiance, de sécuriser la conformité et d’ancrer la démarche dans une finalité strictement préventive.

La prévention généraliste conserve toute sa pertinence à l’échelle collective. Mais, dans un contexte de montée des maladies chroniques, de tensions sur le système de protection sociale et de besoins croissants d’accompagnement dans la durée, une prévention plus ciblée peut constituer un levier complémentaire puissant, au service d’une approche populationnelle. Les entreprises – et pas seulement les assureurs – ont un rôle essentiel à jouer pour œuvrer à l’émergence de ce nouveau paradigme, et contribuer ainsi à infléchir des dérives de santé qui étaient perçues jusque-là comme irréversibles.