Interview

La crise a fait apparaître la formidable capacité de résilience, d’agilité et d’engagement de notre industrie

PHILIPPE LAMOUREUX
Directeur Général du Leem

De quelle manière les industries du médicament se sont-elles mobilisées durant la crise sanitaire ? Quels enseignements tirez-vous de cette mobilisation ?

Philippe Lamoureux : Nos entreprises et nos collaborateurs ont répondu pleinement et rapidement à l’urgence sanitaire avec une priorité absolue : assurer aux patients, à l’hôpital comme en ville, la continuité d’accès aux médicaments qui leur sont indispensables, en particulier dans les maladies chroniques. Tous les métiers de notre industrie – recherche, développement, production, force de vente, sans oublier les responsables administratifs – se sont mobilisés d’une façon exceptionnelle (3×8, 7j/7, réaffectation d’équipes de R&D, organisation de nouvelles chaînes d’approvisionnement…). Je salue ici leur engagement sans faille. La crise a fait apparaître la formidable capacité de résilience, d’agilité et d’engagement de notre industrie. Sa mobilisation à l’échelle planétaire a permis de faire face à des niveaux de demande de médicaments sans précédent. La Covid-19 a ouvert une faille spatio-temporelle. D’un côté, la vitesse de propagation de la pandémie, de l’autre, la rapidité de réaction des acteurs de la chaîne du médicament et des autorités sanitaires. En l’espace de quelques mois, près de 2 500 essais cliniques ont été lancés à travers le monde pour identifier une solution thérapeutique ou vaccinale. La France s’est trouvée en deuxième position (derrière les États-Unis) pour initier ces essais. Jamais dans l’histoire de la médecine, la recherche vaccinale n’a été aussi massive et rapide. Près de 300 candidats vaccins sont développés aujourd’hui, dont 20 sont en phase III et déjà 3 vaccins ont été approuvés en Europe et sont disponibles pour les patients Français (mi-février 2021). Tout s’est accéléré. Des collaborations inédites ont vu le jour en des temps records entre des entreprises habituellement concurrentes mais aussi une myriade de collaborations entre privé et public, grandes entreprises et biotech.

La crise épidémique a mis en lumière la dépendance de l’Europe et de la France vis-à-vis de l’étranger pour les approvisionnements en matières premières et en médicaments. Quels sont les enjeux et les défis de demain en la matière pour renforcer notre autonomie ?

P.L. : Aujourd’hui, à la lumière de la Covid, plus personne ne conteste le caractère stratégique de notre industrie. Nous l’avons d’ailleurs mesuré dans notre dernière étude Ipsos 2020 : l’utilité des entreprises du médicament est unanimement reconnue par tous les publics avec des scores allant jusqu’à 97 % pour les médecins. Des jalons avaient certes été posés depuis trois ans et singulièrement depuis le dernier CSIS (Conseil stratégique des industries de santé), mais la crise a accéléré cette tendance de fond. Le caractère stratégique des entreprises de santé est désormais une idée partagée par tous.
La crise par son caractère inédit, rapide, évolutif et imprévu a mis en lumière un certain nombre de faiblesses du système de santé sur lesquelles nous avions alerté de longue date. Elle a mis en évidence la dépendance de l’Europe et plus encore de la France vis-à-vis de l’étranger pour ses approvisionnements en matières premières et en médicaments. Ce qui a amené la Commission européenne et le Gouvernement français à s’interroger sur les voies et moyens de recouvrer une plus grande autonomie stratégique. Notre enjeu est aujourd’hui et sera demain de savoir relocaliser sans démondialiser. Déjà, certaines entreprises du médicament ont annoncé ces derniers mois des investissements sur le sol français, pour contribuer à cette relocalisation. Cette crise nous impose de réfléchir au jour d’après. De poser sans tarder les jalons d’une véritable politique du médicament en France à l’ère post-Covid. Une politique qui embrasse le médicament dans toutes ses dimensions : industrielle bien sûr, mais aussi de santé publique, d’organisation et de distribution des soins, et enfin d’engagement sociétal et environnemental. Une politique plus prévisible qui réconcilie les actions de court terme et les objectifs de moyen/long terme.

Selon vous, quelles sont les priorités pour développer une stratégie industrielle efficace du médicament en France et en Europe ?

P.L. : Aujourd’hui, en 2021, nous sommes plus que jamais une industrie de sortie de crise, aux côtés des pouvoirs publics pour entamer le lourd travail de reconstruction sanitaire et économique de notre pays. En septembre dernier, le Leem a présenté le rapport du cabinet AT Kearney, mandaté pour nous donner son éclairage sur les enseignements de la première vague de la crise. Ce rapport nous invite à réfléchir avec l’ensemble de nos interlocuteurs, autour de plusieurs axes : la lutte contre les ruptures d’approvisionnement, l’opportunité de capitaliser sur ce qui a bien fonctionné durant cette crise (par ex. l’accélération des autorisations d’essais cliniques), la nécessité d’améliorer les procédures de gestion de crise État/industrie et enfin, l’amélioration de l’anticipation des risques sanitaires émergents. À partir de ce premier bilan, nous avons l’ambition d’ouvrir plusieurs chantiers, notamment celui du renforcement de nos écosystèmes d’innovation. En octobre dernier, nous avons rendu publique notre dernière étude relative à l’attractivité de la France dans la recherche clinique. Cette étude fait globalement état d’une situation stable, mais à un niveau insatisfaisant, puisqu’elle place notre pays au 4e rang européen. Trois axes m’apparaissent prioritaires : l’amélioration du pilotage et de la coordination des activités de recherche et d’innovation sur le territoire, la fluidification des partenariats publics/privés et la recherche d’une plus grande attractivité du territoire pour les activités de R&D (meilleur accompagnement des start-ups innovantes, la création de guichets dédiés, etc.). Deuxième chantier : rendre de la lisibilité à nos mécanismes d’évaluation médico-techniques. Il s’agit là d’un sujet très technique, mais extrêmement important pour les entreprises opérant en France. Les problématiques d’accès au marché après l’obtention de l’autorisation de mise sur le marché, qu’il s’agisse de la lisibilité de l’évaluation, de sa prévisibilité ou encore des délais, constituent aujourd’hui le principal décrochage d’attractivité entre la France et l’Allemagne. Autre chantier : renouer avec des politiques industrielles ambitieuses en termes d’attractivité et de compétitivité, pour renforcer l’autonomie stratégique de la France. Le Leem attire l’attention des pouvoirs publics sur le recul industriel de la France depuis des années. La crise sanitaire l’a mis en exergue. Il faut désormais se concerter pour répondre aux défis posés. Enfin, dernier chantier : retrouver de la croissance pour financer ces ambitions industrielles ainsi que la vague d’innovations sans précédent qui se dessine pour les prochaines années. Bien entendu – et c’est dans doute la clef de voûte de ce qui précède – nous devons convaincre les décideurs politiques et administratifs que l’on ne pourra mener de front les politiques industrielles et les politiques d’accès à l’innovation qu’en retrouvant ce qui nous fait tant défaut depuis déjà une décennie : la croissance. En ce qui concerne l’Europe, la Présidence française de l’Union Européenne en 2022 est une opportunité pour le Leem d’être un partenaire engagé, actif et vigilant sur les mesures qui seront prises dans cette « Stratégie pharmaceutique européenne ».

La stratégie vaccinale en France et en Europe peine à se déployer. Quel regard portez-vous sur la stratégie de vaccination française et européenne ?

P.L. : Il n’est pas de mon ressort de commenter la stratégie vaccinale du Gouvernement. Le ministre de la Santé avait assuré que le cap du million de Français vaccinés contre la Covid-19 serait largement atteint d’ici la fin du mois de janvier. Un mois après, plus de 3 millions de Français ont été vaccinés. La stratégie vaccinale ne peut pas reposer sur un seul vaccin. D’où l’importance d’avoir eu en amont une coordination européenne pour garantir l’accès à plusieurs vaccins. Nos entreprises elles, sont en ordre de marche et collaborent pour produire les vaccins. Plusieurs dizaines de millions de doses du vaccin BioNTech et Pfizer devraient être produites en 2021 sur le site de Delpharm de Saint-Rémy-sur-Avre (Eure-et-Loir). L’usine du suédois Récipharm, à Monts (Indre-et- Loire), s’apprête de son côté à lancer la production du vaccin Moderna et a recruté 60 personnes supplémentaires pour faire face. Enfin, le vaccin Sanofi/GSK (encore en phase clinique) sera produit dans sa totalité en France puisque le vaccin en tant que tel sera fabriqué par Sanofi à Marcy l’Étoile (métropole de Lyon) et que l’adjuvant sera produit par GSK à Saint-Amand-les-Eaux (Nord). Le Gouvernement en 2020 et 2021 a lancé deux appels à candidatures d’un total de 460 millions d’euros pour lutter contre la Covid-19, dont une partie liée à la production de vaccins.

Selon certains sondages, une part significative des Français s’inquiètent des effets de la vaccination contre la Covid-19 sur leur santé. Quel est votre sentiment face à cette inquiétude ?

P.L. : La surveillance des vaccins contre la Covid-19 est un enjeu majeur pour nos entreprises. L’objectif partagé par l’ensemble des acteurs étant d’évaluer la sécurité d’emploi des vaccins et assurer une surveillance continue et en temps réel des effets indésirables. Toutes les mesures ont été prises pour suivre de près d’éventuels effets secondaires dus à la vaccination. Un dispositif spécifique de surveillance renforcée des effets indésirables des vaccins contre la Covid-19 a été mis en place par l’ANSM sur notre territoire. Ce dispositif, totalement inédit par son ampleur, comprend, un bilan hebdomadaire des cas d’effets indésirables par les entreprises, une enquête de pharmacovigilance avec les CRPVs1, des rapports hebdomadaires mis en ligne sur le site de l’ANSM, ainsi que la conduite d’études de pharmaco-épidémiologies pour mesurer les risques de survenue d’événements indésirables post-vaccinaux graves. Ce dispositif s’intègre dans le plan de gestion des risques coordonné par l’Agence Européenne du Médicament (EMA). À titre d’exemple, les entreprises titulaires d’autorisations de mise sur le marché devront soumettre à l’Agence européenne du médicament un résumé mensuel de sécurité. Tout est ainsi mis en place pour détecter très vite le moindre effet secondaire inquiétant et l’analyser. Les Français peuvent être rassurés.

1 Centres régionaux de pharmacovigilance