Tribune

« Entre l’hypermédicalisation américaine et la santé instrumentalisée comme puissance en Chine, l’Europe peut-elle inventer une troisième voie ? »

Par
Florent Parmentier,
Secrétaire général du CEVIPOF

Osons un paradoxe : la sobriété, loin d’être un euphémisme pour l’austérité, pourrait devenir le fondement d’une nouvelle géopolitique sanitaire européenne, capable de conjuguer autonomie, soutenabilité et rayonnement international.

Aux origines d’une vertu stratégique

Le terme sobriété trouve ses racines dans le latin sobrietas, dérivé de sobrius, littéralement « qui n’est pas ivre ». Dans la Rome antique, cette notion dépassait largement l’abstinence d’alcool pour désigner un équilibre de comportement : lucidité, maîtrise de soi, retenue. Les stoïciens, puis la tradition chrétienne, en firent une vertu cardinale, celle qui permet de ne pas se laisser dominer par les excès des désirs ou des passions. Face à l’inflation des besoins contemporains, à la multiplication des actes médicaux et à l’escalade technologique, la sobriété redevient une question de discernement collectif.

Dans le contexte géopolitique actuel, au-delà de l’éthique individuelle, la sobriété en santé devient un enjeu crucial de la compétition des modèles de société. Entre l’hypermédicalisation américaine et l’instrumentalisation chinoise de la santé comme levier de puissance, l’Europe peut-elle inventer une troisième voie, fidèle à son héritage de protection sociale tout en garantissant sa souveraineté sanitaire ?

De la dépendance à la souveraineté

La pandémie de Covid-19 a brutalement révélé la vulnérabilité européenne. Dépendante de chaînes de valeur mondialisées pour ses médicaments, ses équipements de protection et même certaines compétences médicales, l’Europe a découvert que sa générosité sanitaire reposait sur des fondations fragiles (surconsommation d’antibiotiques, surprescriptions, hospitalisations évitables…).

Une stratégie de sobriété — entendue comme pertinence des actes, renforcement de la prévention et rationalisation des parcours de soins — ne constitue pas un renoncement, mais un investissement dans l’autonomie stratégique. En réduisant les besoins superflus, en privilégiant les soins de premier recours et en développant une industrie pharmaceutique européenne axée sur les besoins essentiels, l’Europe peut faire de la sobriété un outil de souveraineté sanitaire.

Face à la tentation de la démesure

Le modèle américain de santé, malgré ses performances technologiques remarquables, incarne une forme de démesure. À l’opposé, la Chine envisage la santé comme un pilier de sa stratégie de puissance globale, investissant massivement dans les biotechnologies et l’intelligence artificielle médicale, tout en exportant son modèle sanitaire via les nouvelles routes de la soie.

L’Europe, elle, hésite. Tiraillée entre l’attrait de l’innovation et la contrainte budgétaire, elle risque de perdre son identité. Pourtant, elle dispose d’un atout majeur : une culture politique qui valorise l’équité, la solidarité et l’accès universel aux soins. En faisant de la sobriété non pas une résignation mais une ambition, l’Europe pourrait tracer une voie originale, articulant efficacité clinique, justice sociale et contraintes liées à l’Anthropocène.

La santé comme bien commun soutenable

Avec près de 10 % du PIB européen consacré aux dépenses de santé, la soutenabilité financière des systèmes n’est plus une question secondaire. Mais la sobriété, correctement comprise, n’implique pas de réduire la qualité des soins, mais conduit à rationaliser ce qui doit l’être. Cette approche rejoint d’autres grands débats européens sur la transition écologique, énergétique et alimentaire : partout, émerge une culture commune de la limitation raisonnée, de la préférence pour la qualité sur la quantité.

Ainsi, la sobriété en santé devient le socle d’un nouveau contrat social, garantissant la pérennité du modèle européen de protection sociale face aux défis démographiques et économiques du XXIe siècle.

Vers une géopolitique de la sobriété

L’Europe a su, par le passé, transformer des choix normatifs en leviers d’influence internationale. Le RGPD dans le numérique, les accords de Paris sur le climat : autant d’exemples où la réglementation européenne a essaimé au-delà de ses frontières. La sobriété en santé pourrait devenir un soft power original dans un monde saturé de promesses technologiques intenables.

En effet, l’Europe pourrait valoriser une diplomatie sanitaire centrée sur l’accès équitable, la prévention et la durabilité. Elle pourrait former des professionnels de santé selon une éthique de la pertinence, partager des protocoles de soins sobres mais efficaces, et promouvoir des systèmes de santé résilients plutôt que dispendieux.

Cette stratégie aurait le mérite de réduire les tensions géopolitiques liées à la compétition pour les ressources médicales rares (médicaments innovants, équipements de pointe, personnels qualifiés). En proposant une alternative à la course aux armements sanitaires, l’Europe affirmerait sa singularité et sa capacité à penser le long terme.