Tribune

« Avant d’être technologique, industrielle ou numérique, la performance en santé est humaine »

Robin Mor
Directeur des affaires publiques de la Mutuelle Nationale des Hospitaliers (MNH)

13,9 jours1. C’est la moyenne d’absence pour raison de santé des agents de la Fonction publique hospitalière en 2020. Soit quelque 17 000 000 journées d’absence, pour un hôpital public pourtant chargé d’assurer la continuité du service public de santé, centrale pour nos concitoyens, 365 jours par an, 7 jours sur 7, 24 heures sur 24.

Et s’il est usuel d’envisager la performance en santé par le biais d’outils technologiques et numériques, d’innovations, de rupture, ou encore de flux logistiques, il est bon de se rappeler que notre système de santé ne fonctionne que par l’intermédiaire des femmes et des hommes qui y œuvrent au quotidien, de l’agent administratif à la directrice de soins, de l’aide-soignante au médecin généraliste, de l’infirmière au directeur d’établissement, de l’agent de service hospitalier au chirurgien.

Ainsi, avant d’être technologique, industrielle ou numérique, la performance en santé est humaine.

Mais alors, comment comprendre que notre service public de santé à la française, tant convoité à l’extérieur de nos frontières, si protecteur pour nos concitoyens, puisse à ce point négliger l’attention qu’il doit aux femmes et aux hommes qui le charpentent ? Comment rendre tout un système plus performant quand les femmes et les hommes chargés de son fonctionnement vont mal, et que leurs déterminants de santé se dégradent d’année en année ?

S’il semble que le constat est aujourd’hui partagé par un nombre croissant d’acteurs, il est temps de passer aux actes, sans attendre le terme d’une énième concertation ou le rapport de telle ou telle commission.

Les professionnels de santé attendent qu’on agisse, maintenant. Plus que jamais, il est impérieux d’opérer une bascule humaniste dans notre système de santé.

Alors que faire pour la performance humaine en santé ?

Nous proposons 5 chocs majeurs à provoquer.

Provoquer un choc de simplification au bénéfice du sens au travail

Le système de santé, en l’état de son organisation, est-il encore lisible pour ses acteurs ? L’avalanche de législations et de réglementations qui pèsent sur eux, qui vont parfois jusqu’à adresser des injonctions contradictoires, est-elle propice à donner du sens au travail, pourtant réclamé à cor et à cri ? Nul doute que le « mammouth » ne se situe désormais plus rue de Grenelle mais vraisemblablement dans le Code de la santé publique et dans la foultitude d’arrêtés et de circulaires adressés quotidiennement aux acteurs du terrain.

Cette surréglementation du secteur nuit très directement à l’épanouissement de ses acteurs. Simplifions. Massivement. Cela permettra par ailleurs de libérer du temps inutilement perdu, au bénéfice de ce qui fait le coeur de l’activité : le soin.

Provoquer un choc de confiance au bénéfice des acteurs qui agissent au plus près des patients

Une fois le choc de simplification réalisé, une révolution de la confiance est à opérer. Surréglementé, le système de santé est également dans une logique de surcontrôle, culturellement a priori, plus rarement a posteriori. Plutôt que de faire confiance aux acteurs dans la réalisation de leurs missions de service public et dans leur capacité d’innovation dans les territoires, plutôt que de croire en l’expérimentation, on préfère créer de véritables parcours administratifs du combattant pour mener à bien tel ou tel projet, y compris d’intérêt général, lesquels découragent plutôt que de mobiliser. C’est alors un profond changement culturel à opérer : rendons les femmes et les hommes, acteurs du système de santé, responsables. La confiance, d’abord. Le contrôle, indispensable s’agissant de la santé de nos concitoyens, après.

Provoquer un choc de reconnaissance et de perspective de carrière

À l’heure d’une profonde crise d’attractivité des métiers, est-il toujours pertinent de promettre à toutes les jeunes aides-soignantes une perspective de carrière qui consistera, sauf à gravir des montagnes, à terminer leur carrière, après plus de 40 ans de cotisations, comme aides-soignantes avec possiblement de forts risques vis-à-vis de leur santé ? Est-il toujours pertinent que la formation continue des infirmières ne soit pas légitimement reconnue alors qu’elle leur permet souvent d’acquérir une spécialisation bénéfique à la prise en charge des patients et au fonctionnement collectif des équipes ?

Il nous faut désormais faciliter les parcours professionnels, donner des perspectives d’évolution plus claires et moins linéaires, permettre à chacune et chacun de se projeter dans une véritable carrière dans le système de santé.

L’instauration d’un parcours VAE spécifique pour les aides-soignantes souhaitant devenir infirmières est un exemple parmi d’autres de mesures immédiatement efficaces.

Provoquer un choc de rééquilibrage entre la vie personnelle et la vie professionnelle

Les professionnels de santé ont un rythme de travail singulier. En 12 h, en 8 h, en 7 h, de nuit, le week-end, les jours fériés. La continuité de la prise en charge de leurs patients l’exige. Mais cela n’est pas sans incidence sur l’équilibre entre leur vie personnelle et leur vie professionnelle, et notamment sur leur vie familiale.

Comment répondre à des exigences de services quand les dispositifs de garde d’enfants ne sont clairement pas adaptés aux horaires de soignants ?

Comment concilier son rôle d’aidant familial avec celui de professionnel de santé rappelé sur son lieu de travail du jour au lendemain ?

Il convient dès lors d’adapter l’ensemble des dispositifs facilitant cet équilibre, qui concentre le mécontentement de 46 % des hospitaliers2, le double des actifs en emploi en population générale !

Proposer des horaires de garde d’enfants adaptés, en associant les collectivités locales, faciliter le rôle d’aidant familial sont autant de pistes à investiguer, parmi d’autres.

Provoquer un choc instaurant une véritable politique de santé des professionnels de santé

Enfin, il n’y aura pas de révolution humaniste sans qu’une attention particulière ne soit directement portée à l’endroit de la santé des professionnels de santé. 24 % d’entre eux se déclarent en mauvaise santé3 (quasiment le double des actifs en emploi en population générale), 69 % des hospitaliers déclarent vivre « toujours » avec au moins une source de stress dans leur vie professionnelle4.

Il convient de faire travailler de concert celles et ceux qui œuvrent pour la santé des professionnels de santé. Employeurs, publics comme privés, organisations syndicales représentatives, services de santé au travail, mais aussi complémentaires santé et prévoyance doivent coordonner leurs actions, fixer un cap commun, partagé, autour d’objectifs clairs et évaluables, issus de constats clairement objectivés.

Les différentes pistes évoquées ci-avant ne sont pas exhaustives, mais ont le mérite d’être posées. Il ne reste plus à l’ensemble des parties prenantes que de s’en saisir, au bénéfice de la seule performance véritablement indispensable à notre système de santé : l’humain.

1 DGAFP, Rapport annuel sur l’état de la Fonction publique, édition 2021.
2 Observatoire MNH sur la santé des hospitaliers, septembre 2022.
3 Observatoire MNH sur la santé des hospitaliers, septembre 2022.
4 Observatoire MNH sur la santé des hospitaliers, septembre 2022.

Source : Les nouveaux chemins de la performance en santé – CRAPS et ANAP