Tribune

Par
Bruno Coquet,
Président de UNO – Études & Conseil, économiste et membre du comité directeur du CRAPS
L’emploi des jeunes est une préoccupation à laquelle tous les gouvernements ont été confrontés depuis 50 ans. Au cours d’un dîner-débat du CRAPS, le président du Medef a mis l’accent sur la question de l’implication des jeunes dans le marché du travail. Il a notamment mentionné que les « NEETs » constituent une importante réserve de main-d’œuvre inactive et en marge du marché du travail, et souligné que si la plupart de ces jeunes étaient en emploi, le financement de la protection sociale ne poserait pas de problème.
Ce zoom sur l’emploi des jeunes fait un point sur la situation de l’ensemble des jeunes de 15 à 29 ans sur le marché du travail, de manière à bien mettre en évidence l’enjeu que représente l’insertion en emploi de ces jeunes NEETs.
On dénombre actuellement 12,1 millions de jeunes de 15 à 29 ans. Parmi eux, environ 5,3 millions sont encore en formation initiale, dont 3 millions d’étudiants dans l’enseignement supérieur ; 1,6 million de ces jeunes cumulent scolarité et emploi, dont 1 million en apprentissage, si bien que tous les autres (3,7 millions) suivent un cursus sans travailler, et sont ainsi classés comme « inactifs » dans les statistiques.
Seulement 7,5 % des jeunes sortent prématurément du système scolaire avec, au maximum, le brevet des collèges (environ 60 000) par an, moitié moins qu’au début des années 2000. Et 52 % des jeunes qui sortent actuellement de formation initiale sont diplômés de l’enseignement supérieur.
Les jeunes entrent sur le marché du travail à 22 ans et demi en moyenne, si bien qu’un peu moins de 50 % des 15 à 29 ans sont en emploi, soit 5,7 millions (Graphique 1). Ce taux est de 34 % pour les moins de 25 ans puis se normalise au fur et à mesure que l’on s’élève dans les tranches d’âge, pour atteindre 78 % pour les 25-29 ans.

Le rebond récent de cet indicateur vient du fait que les apprentis sont à la fois comptés comme salariés à temps plein et comme étudiants. Le boom de l’apprentissage ayant pour l’essentiel fait préférer cette voie de formation en alternance à une scolarité classique, son effet statistique a été de transformer des étudiants inactifs en salariés actifs. Or, sans la hausse de l’apprentissage (+600 000 en 5 ans), le taux d’emploi des jeunes serait resté à son étiage. En outre, il faut souligner que la manière dont cette politique a été paramétrée n’a pas fait baisser le nombre absolu de jeunes chômeurs, car ce ne sont pas les plus à risque de chômage qui ont suivi ces formations en alternance.
La situation des jeunes sur le marché du travail est le plus souvent décrite au prisme de leur taux de chômage. Mais compte tenu du fait que la plupart des jeunes sont encore en études et inactifs ou bien diplômés et en emploi, le taux de chômage (Graphique 2) est un indicateur très biaisé, qui exagère le phénomène à l’échelle de l’ensemble de la jeunesse.

En effet, les jeunes qui entrent le plus tôt en activité sont à la fois peu nombreux et plus difficilement employables car peu ou pas diplômés : les chômeurs sont donc proportionnellement nombreux au sein de cette population active réduite. Le taux de chômage étant le ratio de ces deux ensembles, il est donc très élevé touchant 27 % des jeunes de 15 à 19 ans et 16,3 % des 15-24 ans. Les jeunes plus employables sont ceux qui ont poursuivi leurs études avec succès, qui trouvent un emploi rapidement dès lors qu’ils se présentent sur le marché du travail : quasi simultanément actifs et en emploi, leur taux de chômage est plus faible (9,9 % pour les 25-29 ans).
Pour corriger ces effets de composition, on peut rapporter le nombre de jeunes chômeurs à l’ensemble de la classe d’âge, active ou non : cette part des jeunes au chômage est aujourd’hui de 8,2 % (Graphique 2). Elle a fluctué entre 7 % et 10 % depuis le début des années 1980, au fil de la conjoncture économique, et ces fluctuations ont été atténuées par les politiques de « contrats aidés » (« emplois jeunes », etc.) dans lesquels étaient placés les jeunes les moins employables et dont le nombre est passé de 900 000 bénéficiaires au tournant des années 2000 – soit environ un jeune sur dix à l’époque – à 150 000 aujourd’hui.
Formation, emploi ou chômage ne rendent cependant encore pas complètement compte de la situation des jeunes sur le marché du travail : 1,5 million d’entre eux ne sont ni en emploi, ni en études, ni en formation, ce sont les « NEETs ». (Graphique 3)

Jusque dans les années 1990, ce choix de l’inactivité pouvait être attribué à un découragement à se porter sur le marché du travail alors que le chômage était très élevé (ce que l’on appelle un effet de flexion) : il était difficile de faire sa place, les emplois étant rares et les générations nombreuses. Le ralentissement de la population active qui engendre des difficultés de recrutement aurait pu inverser cet effet, mais cette inactivité s’est au contraire accrue (+240 000 jeunes en 20 ans).
Dans le même sens et de façon plus inquiétante encore, on observe aussi qu’un nombre croissant de jeunes ayant terminé leur formation initiale depuis 1 à 4 ans restent inactifs (ni en emploi, ni au chômage) (Graphique 4). S’agissant de 4 générations, cette situation concerne 500 000 jeunes, un peu plus de 130 000 si l’on ambitionnait de retrouver le niveau des années 2000 alors que le marché du travail était bien plus difficile.

Dans ces conditions favorables, le taux de pauvreté au seuil de 60 % (mesuré pour les 18-29 ans en 2023) a dans le même temps augmenté de 14,7 % à 17,5 %, touchant soit 190 000 jeunes pauvres de plus en 20 ans.
Ces statistiques se recouvrent en partie, les unes les autres, mais quelle que soit la manière d’envisager la situation des jeunes sur le marché du travail, l’évidence est que cette tranche d’âge compte un nombre croissant d’inactifs, formés, disponibles et en capacité de travailler. Même s’il est évidemment difficile d’identifier et de résoudre à 100 % et du jour au lendemain les problèmes évoqués ci-dessus, il est clair que notre marché du travail est encore très loin d’être contraint par la démographie au regard du grand nombre de jeunes d’âge actif potentiellement mobilisables : notre problème est d’accroître le taux d’activité, des jeunes en particulier mais pas seulement. En termes de finances de la protection sociale, une augmentation des taux d’activité et d’emploi entraînerait une hausse des ressources mais aussi une baisse des dépenses, ne serait-ce que parce que l’incidence de la pauvreté diminuerait à raison de la hausse des revenus du travail.
