Tribune

Par Sarah Degiovani,
Présidente de la Fédération Nationale des Orthophonistes
Le rôle de l’orthophoniste est, bien plus qu’on ne le soupçonne, au cœur du parcours des patients atteints de cancers ORL ou de lésions tumorales touchant la sphère orale et pharyngée. Sa mission essentielle est de permettre au patient de retrouver ses fonctions fondamentales malgré des traitements souvent lourds : chirurgie, radiothérapie, chimiothérapie.
Son intervention vise à préserver ou restaurer des fonctions vitales : déglutition, respiration, phonation, articulation. Ces prises en soins nécessitent un suivi ajusté, un travail d’équipe pluridisciplinaire et une présence continue au plus près du patient. L’orthophoniste intervient en chambre lors de l’hospitalisation ou en consultation externe pour organiser la poursuite de la rééducation en ville, garantissant ainsi la cohérence du parcours.
À chaque étape, son rôle s’articule autour de missions complémentaires : informer et éduquer le patient sur les soins et leurs suites, prévenir, évaluer et accompagner les troubles de la déglutition pour limiter la dénutrition et les complications pulmonaires, rééduquer les praxies orofaciales, adapter les textures alimentaires, co-construire des modes de communication alternatifs après laryngectomie, conseiller l’équipe médicale sur les dispositifs et adaptations nécessaires.
Les évolutions récentes et en cours dans la profession ouvrent la voie à un élargissement progressif des compétences, notamment en matière de prescription, afin de mieux répondre aux besoins spécifiques des patients atteints de cancers ORL. La possibilité de prescrire en première intention, d’adapter puis de renouveler les dispositifs médicaux utiles comme les canules ou les laryngophones, permet un parcours de soins fluide, où la coordination pluridisciplinaire ne se limite pas à des échanges administratifs prenant la forme de prescriptions. La possibilité pour les orthophonistes de pratiquer les aspirations nasopharyngées ou endotrachéales constitue également un atout majeur pour sécuriser les suites postopératoires et prévenir les complications respiratoires, mais aussi pour assurer dans les meilleures conditions la reprise alimentaire. La prescription des substituts nicotiniques représente, elle, un progrès attendu, en cohérence avec le rôle des orthophonistes dans l’accompagnement au sevrage tabagique, facteur clé de prévention des récidives.
Ces évolutions répondent directement aux besoins observés sur le terrain. D’autres ouvertures, comme l’accès à la prescription de poudres épaississantes, pourraient encore améliorer la fluidité des parcours et renforcer l’autonomie des patients.
Au-delà de la technicité, la présence de l’orthophoniste apporte un soutien humain régulier pour des patients confrontés à la perte de la voix, de la déglutition, avec parfois un fort sentiment de perte d’identité.
Cette prise en charge repose aujourd’hui sur un maillage mixte : orthophonistes salariés dans les établissements de santé ; orthophonistes libéraux qui assurent la continuité au retour à domicile. À l’hôpital, l’orthophoniste évalue précocement les troubles, met en place des protocoles adaptés, conseille les équipes soignantes et forme le patient et ses proches. En ville, le suivi libéral garantit une rééducation régulière et un accompagnement sur la durée, en lien avec le médecin traitant et l’équipe hospitalière. Cette complémentarité est indispensable pour sécuriser les parcours et éviter les ruptures de soins.
Pourtant, une grande partie de la qualité de cette prise en soins repose sur la présence d’orthophonistes salariés au sein des établissements. Le salariat permet une intégration durable dans l’équipe pluridisciplinaire, favorise la coordination avec les professionnels de santé, et assure un accompagnement immédiat après les gestes chirurgicaux ou pendant les traitements lourds. Cette proximité facilite la mise en place de protocoles de prévention, la formation des soignants à la détection des troubles, en toute sécurité, et le lien direct avec les familles. Elle est précieuse pour les patients comme pour les équipes.
Or, malgré ces atouts, le salariat orthophonique reste structurellement fragile : moins de 15 % des orthophonistes exercent sous ce statut, faute de conditions attractives. Faibles niveaux de rémunération, absence de perspectives de carrière, statuts précaires : autant de freins qui nuisent à la stabilité des équipes et fragilisent la prise en charge des patients les plus vulnérables. Dans de nombreux établissements, l’absence d’orthophonistes salariés empêche la mise en place de protocoles adaptés et conduit à recourir à des vacations ponctuelles qui ne remplacent ni l’intégration au sein des services ni la qualité et la sécurité du lien soignant.
Cette situation limite la diffusion d’une véritable culture interprofessionnelle : sans orthophonistes salariés visibles, les équipes médicales connaissent mal cette expertise et peinent à l’intégrer naturellement aux parcours.
Face à ce constat, la Fédération nationale des orthophonistes alerte sur l’urgence de revaloriser le salariat : aligner les rémunérations sur le niveau master, offrir de réelles perspectives d’évolution et garantir l’attractivité des postes hospitaliers et médico-sociaux. Le maintien d’une articulation forte avec l’exercice libéral reste bien sûr indispensable, mais ne peut à lui seul pallier les lacunes structurelles au sein des établissements.
Dans l’intérêt des patients, en particulier des plus fragiles, il faut garantir partout un accès réel à des soins orthophoniques de qualité, sans rupture entre l’hôpital et la ville. Cela passe par des équipes stables, formées, et une expertise reconnue au sein des services. La complémentarité entre exercice salarié et libéral doit être soutenue, pas subie.
L’orthophonie est une discipline transversale, à la croisée du soin, de la réhabilitation et de la rééducation. Redonner une voix, une déglutition, une capacité à communiquer : tel est notre engagement quotidien. À condition que les moyens suivent, pour que chaque patient puisse en bénéficier.
