Analyse

« VIVRE, C’EST APPRENDRE À AIMER. »

Hervé Chapron
Membre du Comité directeur du CRAPS

Contexte

À une République des illusions succède une République des contradictions ! La fin de la Seconde guerre mondiale signifiait pour les Français le retour d’une France puissante, respectée, généreuse et unie… On croyait venue l’heure de la liberté, de l’égalité, de la fraternité. Mais les illusions n’ont pas résisté aux événements. Rideau de fer, guerre froide, éveil du nationalisme, grèves sanglantes. La France subit, l’initiative lui échappe. Alors, des contradictions en tous genres, en tous domaines, naissent : à l’intérieur de l’Union française avec une politique libérale et hardie en Afrique subsaharienne et une politique de force en Asie et en Afrique du Nord. Contradiction entre le combat mené par l’armée en Indochine et l’indifférence de la métropole pour le Vietnam. Contradiction entre une armée qui se bat sur ordre du Gouvernement et un pays qui n’est pas en guerre. Contradiction entre l’apparence démocratique et la réalité démocratique. Contradiction entre le pays de l’entreprise artisanale alors que le plan Marshall arrive à son terme et la renaissance en son sein d’un capitalisme triomphant et avec lui une société naissante de consommation importée des États-Unis¹.

L’année 1954 s’inscrit entre la catastrophe indochinoise dont l’aboutissement le 7 mai verra tomber le camp retranché de Diên Biên Phu et la Toussaint rouge qui marque le début de la guerre d’Algérie. Entre-temps, le Gouvernement français crée la TVA promise à un brillant avenir et réserve des obsèques nationales pour la première fois à une femme, la sulfureuse (pour l’époque !) Colette. La classe politique se déchire sur l’affaire de la Communauté européenne de défense (CED), «la plus grande querelle idéologico-politique depuis l’affaire Dreyfus²».

Si l’indice général de la production progresse entre 1948 et 1955 de 90 %, l’élévation du niveau de vie ne supprime ni certaines inégalités ni ne change le caractère de la France : à part une minorité qui dispose de la puissance, l’ensemble de la population connaît pour l’époque la servitude devenue dépendance. En vérité, l’angoisse domine l’époque. Peur d’une crise mondiale, peur d’une crise économique, peur de l’instabilité économique³.

« Au sortir de la guerre, des villes entières sont à reconstruire telles que Le Havre ou Saint-Malo. Il paraît nécessaire, dans un premier temps, de rétablir les réseaux de transport et de communications et la réédification de logements semble passer au second plan pour le nouveau ministère de la Reconstruction et de l’Urbanisme (MRU), créé en 1944. Cependant, les années passent, et bien que l’effort de construction soit important, les solutions proposées sont considérées comme transitoires et des milliers de personnes demeurent sans logement. Les situations d’urgence se prolongent et des familles entières sombrent dans la misère la plus totale.⁴» En effet, « la reconstruction s’enlise : plus d’un million de maisons en ruine, 5 millions de personnes sans véritable logement ; 200 000 hommes et femmes, plus de 600 000 enfants survivent dans des taudis insalubres et surpeuplés, des chambres d’hôtel exiguës. Face à cette situation dramatique, les députés s’illustrent par un aveuglement qui frôle l’indifférence. Pour preuve, dans la nuit du 3 au 4 janvier 1954, ils rejettent un amendement de Léo Hamon⁵, lequel prévoyait de prélever un milliard de francs sur les crédits HLM pour la construction de logis de secours. Maurice Lemaire⁶, le ministre de la Reconstruction et du Logement, enfonce le clou de la négligence et de la mauvaise foi en affirmant avec un aplomb déconcertant : « Dans trois ans à Paris, il y aura des pancartes : logements à louer⁷.» « Les sénateurs n’ont pas cru aux cités d’urgence⁸…»

Analyse

Lors de la première semaine de l’année 1954, une première vague de froid accompagnée de chutes de neige s’abat sur le nord et le nord-est de la France. Les températures descendent en dessous de −10 °C ; on relèvera −16 °C à Strasbourg, −18 °C à Nancy et même −30 °C à Wissembourg. Fin janvier, début février, c’est une seconde vague de froid qui concerne cette fois toute la France. Les principaux cours d’eau gèlent et, à Dunkerque, une banquise se forme. On enregistre jusqu’à −21 °C à Mulhouse, −13 °C à Paris. Le 5 et le 6 février, une tempête de neige s’abat sur le Languedoc-Roussillon ; en deux jours, il tombe 85 cm de neige à Perpignan, 40 cm à Carcassonne et 30 cm à Montpellier. L’offensive brutale du froid fait la une du journal Le Monde.

Dans la nuit du 4 janvier, à la cité des Coquelicots, à Neuilly-Plaisance, un enfant meurt de froid dans un vieux camion. Le surlendemain, Le Figaro publie⁹ une lettre ouverte d’un certain abbé Pierre encore inconnu du grand public et qui va devenir une des personnalités les plus appréciées des Français, adressée à Maurice Lemaire :
« Monsieur le Ministre, vous avez proclamé au Parlement : “Dans trois ans nous reverrons à Paris les pancartes : logements à louer. L’Allemagne a, cette année, bâti 89 logements pour 10 000 habitants, l’Amérique 70, l’Angleterre 48, la France en a terminé… 28 ! Dire une telle parole, dans un tel moment, c’est briser l’élan”… “Il n’y a pas d’argent pour les berceaux, mais il y en a beaucoup pour les bouilleurs de cru et les betteraviers. Avec les milliards gaspillés, on pourrait bâtir une ville comme Cherbourg”… “Monsieur le Ministre, le petit bébé de la cité des Coquelicots, à Neuilly-Plaisance, mort de froid dans la nuit du 3 au 4 janvier, pendant le discours où vous refusiez les “cités d’urgence”, c’est à 14 heures, jeudi 7 janvier, qu’on va l’enterrer. Pensez à lui. Ce serait bien si vous veniez parmi nous à cette heure-là. On n’est pas des gens méchants.”

“Vous voyez, je suis venu ; bien sûr je n’ai jamais connu pareille misère, mais je ne suis pas incapable de comprendre.” “Ce qui compte pour nous, c’est que vous allez désormais faire”, lui rétorque l’abbé Pierre.

Marie Joseph Henry Grouès, connu sous le patronyme de l’abbé Pierre, est un prêtre catholique français, d’abord capucin, né en 1912 dans une famille bourgeoise et pieuse de la région lyonnaise. Dès l’âge de six ans, il accompagne son père catholique actif chaque dimanche matin pour s’occuper des sans-abri et mendiants, puis à la confrérie séculaire des hospitaliers veilleurs où les bourgeois se font coiffeurs barbiers pour les pauvres. C’est à 16 ans, à l’occasion d’un pèlerinage à Rome, frappé d’un « coup de foudre avec Dieu » que sa vocation naît.

Pendant la guerre, il recueille des enfants juifs dont les familles ont été arrêtées lors des rafles des Juifs étrangers en zone sud, en août 1942. II participe à la création de maquis dont il sera un des chefs dans le massif du Vercors et le massif de la Chartreuse et aide les réfractaires au service du travail obligatoire. C’est dans la clandestinité qu’il adopte le nom d’abbé Pierre, qui lui restera jusqu’à la fin de sa vie. En 1944, arrêté par l’armée allemande à Cambo-les-Bains, dans les Pyrénées-Atlantiques, mais relâché il passera en Espagne puis rejoindra le général de Gaulle à Alger.

À la Libération, l’abbé Pierre est élu par trois fois député en Meurthe-et-Moselle comme indépendant apparenté au Mouvement républicain populaire (MRP) dans les deux assemblées nationales constituantes successives puis à l’Assemblée nationale, de 1946 à 1951. Sa profession de foi affiche un programme dit de troisième force (« ni capitaliste, ni collectiviste »).

Alors député de Meurthe-et-Moselle, il fonde en 1949 le mouvement Emmaüs10, organisation non confessionnelle de lutte contre l’exclusion, à Neuilly-Plaisance et restaure une maison en ruine pour en faire une auberge de jeunesse internationale. À l’automne de la même année, il rencontre Georges Legay, un ex-bagnard au bord du suicide, et l’invite à se joindre à lui dans son projet de restauration afin d’aider les personnes dans le besoin. La rencontre avec Georges, désespéré qui a perdu toute raison de vivre, et à qui l’abbé Pierre demande : « Viens m’aider à aider » marque le véritable acte fondateur du mouvement. Georges sera le premier de ces « aigles blessés11 » qui deviendront des hommes « debout ». Accueil inconditionnel, autonomie par l’action12, solidarité et action durable : principes intangibles de ce mouvement doivent mettre en œuvre la « désillusion enthousiaste13».

« Près de dix ans après la Libération, la recherche du plus petit toit reste une épreuve kafkaïenne pour les pauvres. Les lois de l’époque autorisent les expulsions en toute saison. » En cet hiver 54, une voix s’élève, celle de l’abbé Pierre au micro de Radio Luxembourg :

« Mes amis, au secours… Une femme vient de mourir gelée, cette nuit à trois heures, sur le trottoir du boulevard Sébastopol, serrant sur elle le papier par lequel, avant-hier, on l’avait expulsée. À Paris, chaque nuit, ils sont plus de deux mille recroquevillés sous le gel, sans pain, plus d’un presque nu. Écoutez-moi : deux centres de dépannage viennent de se créer, ils regorgent déjà, il faut en ouvrir partout […]. La météo vient d’annoncer un mois de gelées terribles. Chacun de nous peut venir en aide aux sans-abri. Il nous faut […] 5 000 couvertures, 300 grandes tentes américaines, 200 poêles catalytiques. Déposez-les vite à l’hôtel Rochester, 92, rue La Boétie. Rendez-vous des volontaires et des camions pour le ramassage des couche-dehors, à 23 heures, devant la tente de la rue de la Montagne-Sainte-Geneviève. Grâce à vous, aucun homme, aucun gosse, ne couchera ce soir sur l’asphalte ou les quais de Paris. Merci. »

Ce sera « l’insurrection de la bonté » ! « En l’espace d’une semaine, les dons collectés atteignent 500 millions de francs (près de 8 millions d’euros). 20 000 personnes viennent déposer leur participation en un mois. Le Tout-Paris et le tout-venant. Des élégantes, accourues en limousine, offrent bijoux et manteaux de fourrure ; des ménagères, des employés déposent des piles de paquets de pâtes, de riz, de chocolat, de boîtes de conserve ; des ouvriers ploient sous des monceaux de literie ; des intellectuels, des artistes se précipitent, chéquier en main. Dans la cohue, un homme tend gauchement à l’abbé Pierre un pli contenant 1 million de francs d’alors : “Je suis assez laid pour que vous me reconnaissiez un jour”, bougonne le comédien Michel Simon. Le chanteur Charles Trenet achète et offre pour 1,75 million un portrait du fondateur d’Emmaüs peint par Rouault. Un matin, l’occupant de la chambre 412, QG d’Emmaüs à l’hôtel Rochester mis à disposition par une généreuse propriétaire, Mme Larmier, est appelé à l’hôtel de Crillon. Un homme, petit, sourire grave, presque intimidé, lui remet 2 millions en liquide : “Je ne les donne pas, je les rends. Ils appartiennent au vagabond que j’ai été et que j’ai incarné. Ce n’est que le juste retour des choses”, explique Charlie Chaplin ! 14»

Suites

Le 4 février, l’Assemblée vote enfin un crédit exceptionnel de 10 milliards de francs (plus de 150 millions d’euros) destinés à la construction de 12 000 logements d’urgence. Le lendemain, l’abbé Pierre signe un premier contrat pour la mise en chantier de quarante-huit maisons au Plessis-Trévise. En 3 ans, 1 500 logements seront réalisés. En quelques mois, « l’insurrection de la bonté » change la France et l’abbé Pierre devient incontestablement une icône.

De cette « insurrection de la bonté », il reste de nombreuses décisions concernant le logement : l’interdiction de toute expulsion durant l’hiver, les mesures immédiates prises en faveur du logement social au lendemain de l’Hiver 54, puis les lois Besson de 1990, la loi Solidarité et renouvellement urbain (SRU) et celle sur le Droit au logement opposable (DALO) votée quelques semaines après la mort de l’abbé Pierre.

Toutefois, aujourd’hui encore, près de 4,1 millions de personnes sont considérées mal logées.

1 068 000 personnes ne disposent pas d’un vrai logement personnel : elles sont sans domicile fixe (SDF), vivent dans des habitations de fortune, sont hébergées chez des tiers ou sont en chambres d’hôtel ; plus de 2 millions habitent des logements sans confort (pas d’eau courante, toilettes communes sur le palier, moyen de chauffage très dégradé…). Le nombre d’expulsions augmente régulièrement (12 000 en 2021 contre 8 200 en 2020) alors que les hébergements d’urgence ne sont toujours pas suffisants15.

Le mouvement Emmaüs a cependant été « fondateur dans le champ de la charité-solidarité, dans la médiatisation, dans l’inauguration d’un nouveau mode d’expression de la société civile, dans l’approche originale des pauvres et de la pauvreté, dans l’articulation entre le social et l’économique 16». C’est en cela qu’il « devient véritablement révolutionnaire, c’est en mobilisant des personnes qui ont pu, un moment, se sentir être les “rebuts” de la société, autour du recyclage des “rebuts” de notre système de consommation… Il ne s’agit là rien de moins que de faire vivre des communautés qui prennent l’exact contre-pied du mode habituel de fonctionnement de notre société qui est l’exclusion et le gaspillage, comme prix à payer de sa prospérité. C’était là, bien avant l’heure17, l’intuition aujourd’hui développée parce qu’il est convenu d’appeler l’économie sociale et solidaire, qui… semble si proche de la doctrine sociale de l’Église 18»… Néanmoins, force est de constater que, malgré cette révolution d’abord humaniste, humanitaire ensuite et à titre général sociale, les « couche-dehors » sont devenus hélas nos SDF d’aujourd’hui !

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1. Cf. Georgette Elgey. Histoire de la IVe République. Tome 2. La République des contradictions (1951-1954). Fayard. 1958.
2. Raymond Aron, Daniel Lerner (dir.), La querelle de la CED. Paris. Armand Colin. 1956. 216 p. 9. 
3. Cf. Georgette Elgey. Histoire de la IVe République. Tome 2. La République des contradictions (1951-1954). Fayard 1958.
4. « Les cités d’urgence et concours LEPN en 1954 : la mise en garde de François Spoerry. Manon Bonnard. » In L’atelier de la recherche. Annales d’histoire de l’architecture. 2018. Sous la direction d’Éléonore Marantz. Citant : Danièle Voldman, La reconstruction des villes françaises de 1940 à 1954 : Histoire d’une politique, Paris, L’Harmattan, 1997, p. 323-324. Joël Anneix, Daniel Sauvaget, Saint-Nazaire au temps des baraques : Herbins et les cités d’après-guerre, Le Faouët, Liv’éditions, 2009, p. 170. Jean-Pierre Azéma (dir) et al., Reconstruction et modernisation : la France après les ruines, 1918… 1945…, Catalogue d’exposition, Paris, Archives nationales, Hôtel de Rohan (janvier-mai 1991), Paris, Archives nationales, 1991, voir en particulier la contribution de Jean Luquet.
5. Léo Hamon (1908-1993). Élu au Conseil de la République de 1946 à 1958, il fut tout d’abord membre du MRP mais en fut exclu en 1954 en raison de son opposition à la Communauté européenne de défense. Il siégea alors comme rattaché au groupe des Indépendants d’Outre-Mer tout en rejoignant le Parti de la jeune République, d’orientation socialiste chrétienne. Il fut élu député UDR de l’Essonne en 1968, puis devint secrétaire d’État dans le gouvernement de Jacques Chaban-Delmas. Léo Hamon fut le porte-parole du gouvernement entre le 20 juin 1969 et le 15 mai 1972, puis secrétaire d’État chargé de la Participation et de l’Intéressement jusqu’au 5 juillet 1972.
6. Maurice Lemaire (1895-1979). Ministre de la reconstruction et du logement des gouvernements Joseph Laniel (du 28 juin 1953 au 18 juin 1954). Ministre de la reconstruction et du logement du gouvernement Pierre Mendès France (du 19 juin au 14 août 1954, puis du 12 novembre 1954 au 23 février 1955). Secrétaire d’État à l’industrie et au commerce du gouvernement Guy Mollet (du 21 février 1956 au 13 juin 1957).
7. «Emmaüs en danger ! Une première depuis 1954 ». Historia. Éric Pincas. N° 687. Mars 2004.
8. Léo Hamon (1908-1993).
9. 5 janvier 1954.
10. En 2020, en France : 289 groupes. 306 000 tonnes de produits collectés. 12 921 bénévoles. 470 points de vente. 1 153 jeunes accueillis dont 794 en stage, 109 en service civique et 250 en chantiers d’été. 5,3 millions de solidarités financières.
11. Abbé Pierre. Mémoire d’un croyant. Fayard. 1997. Titre de la première partie.
12. Les aidés sont les aidants.
13. Abbé Pierre. Mémoire d’un croyant. Fayard. 1997. Titre du chapitre 4.
14. Le Monde, 22 janvier 2007. Michel Castaing.
15. Rapport Fondation Abbé Pierre. « État du mal-logement en 2022 ». Janvier 2022.
16. Emmaüs et l’abbé Pierre, Axelle Brodiez-Dolino. Presses de Sciences Po, Paris, 2008. P 16.
17. Cf. « Restos du cœur », « La banque alimentaire », etc.
18. «L’abbé Pierre prophète de l’économie sociale et solidaire ». L’hebdo de l’Ardèche.