Tribune

L’empreinte environnementale et climatique du secteur de la santé s’accentue, représentant désormais plus de 8 % des émissions totales de gaz à effet de serre en France

Par
Sophie Beaupère
Déléguée générale d’Unicancer

La progression des besoins en santé, sous l’effet cumulatif du vieillissement de la population et de la multiplication des maladies chroniques, dont le cancer, conjuguée aux tensions sur les ressources humaines et financières, met le système de santé français à l’épreuve. Dans ce contexte de demande croissante, l’empreinte environnementale et climatique du secteur de la santé s’accentue, représentant désormais plus de 8 % des émissions totales de gaz à effet de serre en France (50 millions de tonnes de CO2). Les efforts de réduction des émissions s’imposent ainsi comme un enjeu structurant, nécessitant une réflexion sur notre capacité à concilier qualité des soins, équité d’accès et soutenabilité à long terme, et plaçant la sobriété au cœur des politiques de santé.

L’offre de soins représente environ 45 % des émissions du secteur, tandis que les médicaments et dispositifs médicaux génèrent les 55 % restants. Conscients de leur impact sur le dérèglement climatique, de nombreux établissements de santé ont ainsi intégré de nouveaux modes de consommations, nouvelles pratiques et des modèles d’organisation plus vertueux. En ce sens, Unicancer bâtit depuis plusieurs années une stratégie globale à l’échelle de son réseau pour engager les Centres de lutte contre le cancer (CLCC) à promouvoir le développement durable dans leur stratégie. Un enjeu d’autant plus central que les leviers d’action sont nombreux : gestion des déchets, suivi des stocks, préservation des ressources, responsabilité sociale, constructions et aménagements, etc.

Au cœur de cette stratégie, Unicancer et l’ensemble des CLCC ont signé en 2025 une charte d’engagement RSE. Étape structurante, cette charte garantit un cadre commun, structuré en quatre axes stratégiques, incluant l’identification des risques environnementaux et sociaux, la mesure des impacts, l’adaptation des infrastructures et pratiques, et la sensibilisation. La mobilisation des professionnels et l’appropriation par les équipes constituent des leviers centraux de sa mise en œuvre, pour s’assurer d’une organisation adaptée à la réalité de chaque établissement.

Deuxième mesure clé engagée par Unicancer en 2025 : le réseau a publié en juin son premier Schéma de promotion des achats publics socialement et écologiquement responsables (SPASER), destiné aux directions des établissements. Celui-ci vise à renforcer l’impact territorial des achats (soutien aux filières locales, circuits courts, économie sociale et solidaire) et à intégrer des critères sociaux, tout en réduisant l’empreinte environnementale des centres, notamment via de l’éco-conception, du réemploi ou de la sobriété. Parmi les mesures engagées dans le cadre de ce SPASER, Unicancer se fixe l’objectif de 20 % d’achats issus du réemploi à l’horizon 2026.

Unicancer déploie également des initiatives structurantes qui optimisent l’organisation des soins, limitent les déplacements et la consommation de ressources. Le programme Onco’Link illustre cette approche. Il s’appuie sur la croissance rapide des traitements anticancéreux oraux, administrables à domicile, un levier majeur permettant de limiter le nombre d’hospitalisations et les déplacements, tout en réduisant les déchets générés par les chimiothérapies intraveineuses. Après plus de quatre années d’expérimentation, 41 établissements partenaires, plus de 13 800 patients inclus et des milliers de professionnels hospitaliers et de ville mobilisés, le dispositif a démontré qu’un suivi coordonné et de proximité améliore la sécurité des traitements et la qualité de vie des patients, et constitue un modèle de cancérologie plus sobre et efficient. En novembre 2025, il a été validé pour une généralisation en droit commun, ce qui marque la volonté d’impulser des changements structurants au niveau national.

L’administration des chimiothérapies injectables en hospitalisation à domicile (HAD) représente un autre levier majeur pour améliorer l’efficience des soins et la qualité de vie du patient, tout en réduisant l’empreinte environnementale des établissements et les déplacements des patients. Ces HAD ont d’ailleurs été multipliées par 2,8 entre 2014 et 2023. Pour soutenir ce déploiement, Unicancer et la FNEHAD ont proposé un forfait valorisant l’expertise médicale et paramédicale en cancérologie. Une proposition inscrite dans la LFSS pour 2024 et désormais déployée à l’échelle nationale par une expérimentation à laquelle 104 établissements de santé, dont 12 CLCC et un établissement affilié, participent depuis avril 2025.

D’autre part, pour limiter l’impact écologique tout en améliorant la qualité de vie des patients et leurs proches, 15 CLCC sur 18 ont mis en place des Hébergements temporaires non médicalisés (HTNM), qui accueillent des patients autonomes, et leurs proches aidants, à proximité des CLCC. Ces dispositifs innovants contribuent à garantir des prises en charge moins fatigantes et stressantes pour les patients, en limitant notamment les déplacements, et à fluidifier la prise en charge pour les services hospitaliers. Ouverte en 2021, la Maison Léon Bérard est ainsi l’un des premiers hôtels hospitaliers de France.

Au-delà de l’organisation des parcours, la réduction de l’empreinte environnementale passe également par une gestion optimisée des médicaments et dispositifs médicaux, identifiés comme un axe prioritaire pour limiter le bilan carbone des CLCC. Chaque année, d’importantes quantités d’anticancéreux oraux deviennent des déchets médicamenteux, notamment en raison d’ajustements de posologie ou d’interruptions de traitement qui concerneraient près d’un tiers des patients. Alors que les pénuries atteignent un niveau critique, ces médicaments à fortes valeurs clinique et économique1 invitent à revoir les circuits en oncologie.

Unicancer a ainsi formulé des propositions visant à limiter le gaspillage des médicaments anticancéreux. En particulier, l’étude MAONU, déposée en mai 2025 dans le cadre d’un PREPS et reprise dans le PLFSS, explore la faisabilité et l’acceptabilité du recueil et de la réutilisation, fondée sur des critères stricts de qualité et sécurité, de médicaments anticancéreux oraux non utilisés. Ce projet répond à plusieurs enjeux : améliorer la continuité des soins face aux ruptures d’approvisionnement tout en réduisant les pertes financières et la charge environnementale.

La délivrance à l’unité des médicaments, sous conditionnement unitaire, est une autre voie vers la sobriété médicamenteuse que soutient Unicancer. Un programme de recherche sur la performance du système de soins mené par l’Institut Paoli-Calmettes (IPC) a démontré son double intérêt économique et écologique. Une enquête associant cinq CLCC, menée par le Comité pour le développement durable en santé avec l’appui du RésOMéDIT.

Enfin, limiter l’incidence des cancers, grâce à des politiques de prévention, constitue le moyen le plus direct et durable de préserver la santé des populations, tout en assurant la soutenabilité des ressources. En effet, près de 40 % des cancers pourraient être évités par des actions ciblées sur les principaux facteurs et comportements à risque (alcool, tabac, malnutrition, sédentarité…). Par leur ancrage territorial, leur expertise et leur continuum entre prévention, soins et après-cancer, les CLCC occupent une place singulière pour déployer des politiques efficaces, individualisées et coordonnées, sur tous les champs de la prévention primaire, secondaire et tertiaire. Cette mission de prévention, inscrite dès la création de leur statut en 1945, s’ajoute aux missions de soins, de recherche et d’enseignement, affirmant le rôle central des CLCC dans la promotion d’une vision holistique de la santé.

La question de la sobriété ne saurait enfin faire l’économie d’une réflexion sur le numérique et l’usage des données. L’empreinte carbone du numérique représente en effet environ 2 % de l’ensemble des émissions nationales. Utilisés à bon escient, les outils digitaux et l’intelligence artificielle améliorent la pertinence des décisions médicales, permettent d’éviter certaines consultations et hospitalisations, et de détecter précocement des effets indésirables. Le suivi à distance permet au patient de produire des données sans déplacement inutile. Mais ces usages doivent toutefois s’inscrire dans une logique de sobriété numérique maîtrisant l’empreinte environnementale des infrastructures et dispositifs.

Ces différentes initiatives démontrent que la sobriété peut être intégrée de manière pragmatique au cœur des missions de soins, de recherche, de prévention et de formation, au service des patients.

Source :

1. Derrière les maladies et traitements cardioneurovasculaires d’une part et les maladies psychiatriques et traitements psychotropes d’autre part, les différents types de cancer cumulent 12 à 13 % des dépenses annuelles de l’Assurance maladie. Ils représentaient plus de 27 milliards d’euros en 2023.