Tribune

« La première étape serait de réformer la médecine générale, en réfléchissant d’abord à son mode de financement »

Thomas Hagemeijer
Healthcare Lead TLGG Consultings

La charge financière du secteur de la santé ne cesse de croître, notamment dans les pays d’Europe occidentale. Les États qui financent actuellement leur système de santé avec l’objectif qu’il reste accessible à tous ne seront plus en mesure, à plus ou moins court terme, de pouvoir l’assurer. La France n’est pas le seul État européen à faire face à un tel défi. L’Allemagne est confrontée à des difficultés encore plus importantes, avec 440 milliards d’euros de coûts de soins de santé en 20201, soit 13 % du PIB (contre 209 milliards d’euros pour la France2, soit 9 % du PIB), un coût de 5 298 euros par habitant (contre 3 109 euros pour la France) et une augmentation des coûts de 4 % par an au cours des 10 dernières années (contre 2 % « seulement » pour la France).

Le ministre allemand de la Santé, Karl Lauterbach, tente actuellement de juguler le problème du financement de la santé avec une « loi de stabilisation3 », laquelle met principalement à contribution les entreprises pharmaceutiques et les citoyens allemands. Cette solution ne peut être pérenne avec l’accroissement inéluctable du coût des soins, pour une population de surcroît vieillissante.

Afin de résoudre le problème à plus long terme, il faut que les pratiques évoluent de façon radicale, notamment en passant du modèle « curatif » actuel à un modèle avant tout « préventif » fondé sur la technologie et les données (digitales) de santé. Ce nouveau modèle de santé change de logique dans l’approche des soins prodigués aux patients par de la prévention à grande échelle. Aujourd’hui, la prévention ne représente que 3 % du budget des soins de santé dans la plupart des pays d’Europe occidentale. À l’avenir, investir massivement « en amont » dans la prévention avec l’aide de l’outil digital permettrait de réduire considérablement le coût des soins « en aval » et de réaliser des économies globales substantielles. Cela, notamment, dans des séries d’indications médicales déjà identifiées comme pouvant être anticipées et soignées en amont à moindre coût, grâce à la prévention.

Faire évoluer le système des soins en donnant la priorité à la prévention a déjà été évoqué par le passé, sans véritable changement opéré. Or, c’est le moment de changer de modèle pour plusieurs raisons fortes, dont la liste ci-dessous n’est d’ailleurs pas exhaustive :

– Parce que le système actuel a montré ses limites : l’augmentation du coût des soins curatifs devient insoutenable. Dans le même temps, le taux d’épuisement professionnel des médecins n’a jamais été aussi élevé. (En France et en Allemagne, près d’un médecin sur deux souffre de symptômes de burn-out4.) La prévention n’est plus un choix, mais une nécessité dans un système à bout de souffle ;

– Parce que de nouveaux modèles existants montrent déjà l’efficacité de la prévention. Ainsi, la chaîne de médecins généralistes « ChenMed » aux États-Unis a obtenu des résultats exceptionnels en développant la prévention. Dans cet objectif, les médecins généralistes suivent une formation spécifique pendant près de 12 mois afin d’apprendre à prévenir toutes sortes de maladies. Ces nouveaux types de médecins doivent également gagner la confiance de leurs patients pour devenir des sortes de conseillers de santé, capables de les inciter à un meilleur mode de vie. Par ailleurs, ChenMed dispose d’un système innovant de financement, dans lequel les médecins reçoivent un montant fixe, sorte d’enveloppe budgétaire attribuée par patient pour l’année. En contrepartie, ces médecins assurent tous les soins du patient sur la période. Dans ce modèle, la mission et l’intérêt du médecin sont de conserver les patients le plus longtemps possible en bonne santé plutôt que d’attendre que les maladies se développent. Le coût des soins curatifs risquant alors d’être bien plus élevé que le coût des soins préventifs ;

– Parce que des technologies récentes ouvrent de nouvelles opportunités : L’entreprise innovante « Illumina » vient d’annoncer une nouvelle technique de séquençage du génome humain pour le prix de 200 dollars (contre 95 millions de dollars, il y a 20 ans !). Le séquençage ADN à prix abordable ouvre la porte à la prévention personnalisée et généralisée. Dans deux études récentes5, sur environ 12 % à 15 % des personnes en bonne santé dont le génome a été séquencé, une variation génétique a été détectée montrant que ces personnes avaient un risque élevé de maladie, laquelle, interceptée à temps, était traitable en amont, voire tout simplement évitable. Ces résultats montrent que le séquençage ADN peut être un indicateur précoce de maladie(s) pour endiguer leur développement, au bénéfice des patients ;

– Parce que le ministre français de la santé François Braun a annoncé trois bilans de santé « prévention » obligatoires à 25, 45 et 55 ans. Il en ressort que nos décideurs sont désormais prêts à promouvoir la prévention avec une réelle volonté politique ;

– Parce que, en France, la nouvelle version du carnet de santé numérique « Mon espace santé » semble avoir enfin trouvé la bonne formule pour fonctionner avec succès. Avec son approche « écosystémique » (« Mon espace santé » intègre déjà 12 Applications externes de tiers), mon Espace Santé sera « dans la poche » des citoyens français et facilitera leurs interactions avec le système de soins au quotidien. Avec un tel outil, il devient beaucoup plus aisé, et donc possible, de mettre en oeuvre des actions de médecine préventive à grande échelle.

C’est d’autant plus opportun à mettre en oeuvre en France, car son régime d’assurance maladie est un modèle de « payeur unique » sous l’égide au niveau national, de la Sécurité sociale (hors régimes spéciaux). Alors que dans les pays où il existe plusieurs régimes autonomes d’assurance maladie, le risque est que le patient passe d’un régime à l’autre, comme on changerait de mutuelle d’assurance maladie, de sorte que le régime qui a investi dans la prévention risque d’être désavantagé au profit d’un concurrent moins scrupuleux, aux tarifs plus attractifs pour les patients maintenus en bonne santé grâce précisément aux investissements du régime précédent. À titre d’exemple et de comparaison avec la France, en Allemagne, où de nombreuses caisses d’assurances maladie coexistent : La crainte de l’une de financer des soins préventifs au profit de la suivante qui récupère ainsi des personnes potentiellement en bonne santé serait forte et susceptible de constituer un obstacle, source de réticences au changement. En France, la question épineuse de ce risque financier « injuste » ne se pose pas avec sa caisse d’assurance maladie centralisée, ce qui représente un avantage certain !

Par où commencer ?

La première étape serait de réformer la médecine générale, en réfléchissant d’abord à son mode de financement. Le modèle dit en anglais de « capitation » comme celui de « ChenMed » peut être une source d’inspiration. Bien entendu, le changement vers un modèle de soins « préventifs » ne peut se faire du jour au lendemain. Il faudrait prévoir et inclure dans le cursus des médecins les temps nécessaires de formation initiale et continue, afin qu’ils « gardent les gens en bonne santé » avant de « traiter les malades ».

Dans un premier temps, l’accent pourrait être mis sur les indications médicales les plus urgentes, où l’analyse de rentabilité est positive. Ainsi, la prévention des maladies cardiovasculaires, qui constituent la première cause de décès et d’hospitalisations, devrait devenir prioritaire. Un exemple probant : en appliquant son modèle de médecine préventive, ChenMed est parvenu à réduire de 70 % les réadmissions à l’hôpital des patients souffrant d’insuffisance cardiaque.

Pour conclure, si la Sécurité sociale française a parfois, et même souvent, fait l’objet de critiques, elle se révèle plutôt performante par rapport aux autres systèmes de santé des pays développés. Et surtout, elle peut devenir un acteur majeur dans le développement d’un nouveau système de santé préventif fondé sur le numérique.

La Sécurité sociale française, un facteur clé pour le futur de la santé ?

1 https://www.destatis.de/EN/Themes/Society-Environment/Health/Health-Expenditure/_node.html

2 https://drees.solidarites-sante.gouv.fr/communique-de-presse/les-depenses-desante-en-2020#:~:text=La%20consommation%20de%20soins%20et,3%20109%20euros%20par%20habitant

3 https://www.bundesgesundheitsministerium.de/fileadmin/Dateien/3_Downloads/Gesetze_und_Verordnungen/GuV/G/GKV-Finanzstabilisierungsgesetz_Kabinettvorlage.pdf

4 Medscape physician burnout survey (2019).

5 https://www.wired.com/story/the-era-of-fast-cheap-genome-sequencing-is-here/

Source : Les nouveaux chemins de la performance en santé – CRAPS et ANAP