Tribune

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Les dispositifs doivent aller vers nous : horaires élargis, structures mobiles, dépistages organisés dans nos lieux de travail ou à proximité immédiate

Par
Mélanie Ordines,
Présidente du SNAO

La sobriété en santé ne peut se résumer à une simple logique de réduction budgétaire. Elle repose avant tout sur la pertinence des soins, la sécurité des parcours et la juste mobilisation des compétences professionnelles. La filière visuelle en a longtemps été une illustration exemplaire. Aujourd’hui, elle en révèle aussi les dérives possibles.

Face aux difficultés d’accès aux soins ophtalmologiques, un choix structurant avait été opéré : réorganiser la filière autour de la coopération, en valorisant pleinement les compétences des orthoptistes. En leur confiant une large part de la consultation ophtalmologique : interrogatoire, examens fonctionnels et objectifs, orientation clinique, le système a gagné sur tous les plans : libération de temps médical, maîtrise des coûts et amélioration de la qualité et de la sécurité des soins. L’ophtalmologiste intervenait à bon escient, pour l’analyse médicale et la décision thérapeutique.

Nous étions alors pleinement dans une sobriété en santé intelligente, fondée sur la pertinence et la complémentarité professionnelle.

Les chiffres d’accès aux soins confirment d’ailleurs l’efficacité de cette réorganisation. Selon les données issues des statistiques présentées par le Syndicat national des ophtalmologistes de France (SNOF), les délais moyens d’attente pour un rendez-vous sont restés remarquablement stables entre 2021 et 2023, passant de 24 jours à 25 jours. Cette quasi-stagnation des délais est d’autant plus significative qu’elle intervient dans un contexte extrêmement défavorable : pic des départs en retraite des ophtalmologistes entre 2021 et 2023, explosion de la demande de soins liée au rattrapage post-Covid, vieillissement de la population et augmentation des pathologies chroniques.

Cette capacité d’absorption repose sur une réorganisation profonde amorcée depuis plus de vingt ans. Le recours au travail aidé est passé de 2 % en 2000 à 30 % en 2014, pour atteindre 78 % en 2022, grâce à la délégation de tâches, au rôle central des orthoptistes. La filière a ainsi réussi à neutraliser simultanément la pression démographique et l’augmentation massive de la demande de soins.

Pourtant, ce modèle vertueux est aujourd’hui fragilisé. L’introduction de professionnels insuffisamment formés à la clinique visuelle, sous couvert d’optimisation économique, a entraîné un premier glissement : par crainte du risque, les examens deviennent systématiques, standardisés, non individualisés. La pertinence clinique recule au profit de l’accumulation d’actes, augmentant les coûts et mobilisant inutilement du temps médical, par l’analyse de nombreux résultats d’examens inutiles.

Un second glissement, plus préoccupant encore, s’opère lorsque la logique financière prend le pas sur le soin. Des modèles reposant sur des dispositifs automatisés et des lectures médicales à distance, parfois purement formelles, se développent. Derrière l’apparence de l’innovation et de l’accessibilité, la fausse sobriété remplace l’expertise humaine par la machine. Le patient, persuadé d’avoir été suivi, peut rester plusieurs années sans véritable consultation médicale, avec des conséquences majeures en termes de perte de chance, de perte d’autonomie visuelle et, à terme, de coûts humains et économiques considérables pour la société.

La sobriété en santé ne peut être un outil budgétaire déconnecté du sens clinique. Elle exige au contraire de pratiquer différemment et plus justement, de renforcer la prévention, d’organiser les parcours autour des compétences reconnues et de refuser la transformation de la santé visuelle en bien de consommation.

La prévention demeure la voie la plus efficace et la plus sobre. Les outils numériques et l’intelligence artificielle peuvent y contribuer, à condition d’être des aides à la décision, intégrées dans des parcours sécurisés, et non des substituts au soin.

La véritable sobriété en santé n’est pas une économie à court terme. C’est un investissement, fondé sur la compétence, la pertinence et la confiance, seul capable de garantir un système de santé durable et protecteur pour les patients.